mercredi 20 juin 2018

Gasherbrum, la montagne lumineuse, de Werner Herzog (1985)

gasherbrum_la_montagne_lumineuse.jpg
Le cinéaste et l'alpiniste

Dix ans après La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, Herzog revient sur une thématique très fortement symbolique, comme une multitude de ponts suspendus entre le monde de la performance sportive et l'univers du cinéaste. Cette image de l'exploit en haute montagne contient en creux tous les éléments d'une métaphore sur le geste artistique et sur les aspirations et motivations de l'artiste. On a beau y être habitué, depuis le temps, mais l'acharnement de Herzog à comprendre "pourquoi", au détriment du "comment", consacre une approche à la radicalité toujours surprenante. Comprendre ce qui anime ces fous furieux plutôt que de se focaliser sur la mise en œuvre pragmatique de leur exploit.

Gasherbrum, la montagne lumineuse survient dix ans après les élucubrations d'un sculpteur curieux d'éprouver les sensations procurées par un vol, lors d'un saut à ski. Même voix monocorde de Herzog pour décrire platement la préparation de l'expédition ou pour prendre note, en toute sérénité, de l'exploit réalisé sur fond d'images captées par les deux alpinistes eux-mêmes, Reinhold Messner et Hans Kammerlander, en haut de Gasherbrum I et II. Messner fut le premier à gravir l'Everest avec un simple sac à dos sans sherpa et sans oxygène, et incarne une méthode d'ascension qui a dû à elle seule séduire Herzog : son credo est tout entier concentré dans un affrontement "à la loyale" des difficultés posées par la nature, en pleine connaissance des risques et du terrain. C'est pourquoi ils demandent à l'équipe restée en bas de les déclarer morts, sans alerter inutilement les secours, s'ils ne sont pas revenus deux semaines après leur départ depuis le dernier camp de base.

Une autre façon de contextualiser le documentaire : il y a d'étonnantes similitudes avec une autre œuvre tournée par J.B.L. Noel 60 ans plus tôt, L'Épopée de l'Everest (lire le billet). On retrouve la même structure en deux parties, avec d'un côté la mise en place de l'équipe et du matériel, suivie de la traversée des plaines, et de l'autre l'ascension à proprement parler. On pourrait même établir un parallèle entre les vues captées en téléobjectif de George Mallory et Andrew Irvine, dernières images des deux alpinistes britanniques disparus lors de leur ascension, et celles de Messner et Kammerlander, sur les crêtes menant au Gasherbrum II.

Herzog trouve sans doute chez Messner une sorte de double, tant les deux hommes partagent une pulsion créatrice que beaucoup pourraient considérer comme suicidaire. Herzog s'embarque aux quatre coins du monde dans des projets insensés quand Messner parcourt les montagnes et écrit des lignes à la surface, comme s'il était le seul à pouvoir les lire, selon ses propres termes. Et la mort a toujours jalonné les exploits presque surhumains. Repousser les limites, sans cesse, quitte à passer pour un fou ou un idiot aux yeux de beaucoup. De nouveaux défis, de nouveaux horizons à explorer, encore, toujours. Herzog a beau se défendre de réaliser un documentaire pour ses belles images, Gasherbrum n'en reste pas moins un magnifique témoignage visuel, concentré sur seulement quelques prises de vue : que ce soit le masseur et le cuisinier pakistanais appliqués à leurs tâches, en plein soleil ou à l'abri d'une tente, que ce soit des sources d'eau chaude au début du périple ou un bassin d'eau turquoise creusé dans la glace, que ce soit l'image des deux alpinistes à flanc de montagne prise par Herzog ou celle qu'ils ont pu obtenir eux-même en haut des deux sommets, le visage pris dans la glace et les corps pris dans la tempête, le documentaire comporte une grande série d'images à la beauté éclatante.

Gasherbrum, c'est ainsi le portrait d'un acharnement, avant tout, mais aussi celle d'un équilibre fragile, d'une humilité évidente face au monde, à travers le besoin d'éprouver "une solitude plus grande que dans une pièce vide" selon les mots de Messner. Un personnage parfaitement herzogien, donc, pour qui "l'important c’est de marcher, marcher, marcher".

alpinistes.jpg baignade.jpg
froid.jpggroupe.jpg
montagne.jpgtraversee.jpg

dimanche 17 juin 2018

Amadeus, de Miloš Forman (1984)

amadeus.jpg

La découverte horrifiée du génie Le grain de folie caractéristique du cinéma de Miloš Forman peut suffire à réconcilier avec un genre, celui du biopic, qui ne figure pas en règle générale dans la catégorie des mouvements les plus novateurs. On est d'ailleurs très loin du mètre étalon des productions  […]

Lire la suite

mardi 12 juin 2018

Une Jeunesse allemande, de Jean-Gabriel Périot (2015)

jeunesse_allemande.jpg

Une histoire de privation de parole Le parti pris qu'adopte Jean-Gabriel Périot dans sa retranscription de l'histoire de la RAF (Fraction armée rouge) produit deux effets bien distincts et potentiellement constructifs : c'est une expérience à la fois déroutante dans son accumulation conséquente de  […]

Lire la suite

lundi 04 juin 2018

Les Sorcières de Salem, de Raymond Rouleau (1957)

sorcieres_de_salem.jpg

"L'ennemi est chez nous et dans nos propres foyers." Les Sorcières de Salem est un objet étonnamment peu connu du cinéma français, une pépite non pas incontournable ou transcendante, mais un de ces films à l'originalité notable qui était resté relativement confidentiel. Il prenait  […]

Lire la suite

mercredi 30 mai 2018

Dans la brume, de Sergeï Loznitsa (2012)

dans_la_brume.jpg

Peinture contrastée de la résistance biélorusse Dans sa démarche radicale et immersive nous projetant sans ambages dans un segment particulier de la Seconde Guerre mondiale, Dans la brume peut vaguement faire penser à son cousin (éloigné) hongrois Le Fils de Saul. L'enveloppe formelle revêt ici  […]

Lire la suite

The Devil and the Almighty Blues (2015)

the_devil_and_almighty_blues.jpg

Un intermède musical norvégien, entre Stoner, Hard Rock et Blues Rock, avec l'album et le groupe du même nom, The Devil and the Almighty Blues. Des riffs hypnotiques qui se répètent indéfiniment, lentement, une basse résolument lourde, une atmosphère forte qui se construit progressivement du début  […]

Lire la suite

jeudi 24 mai 2018

Le Trésor, de Corneliu Porumboiu (2015)

tresor.jpg

Il était une fois en Transylvanie Voilà un genre d'humour que je ne connaissais pas dans l'absolu, pas sous cette forme précise, et encore moins dans le cadre du cinéma d'Europe de l'Est, plus connu (en France en tous cas) pour ses drames glaciaux que pour ses francs moments de rigolade. Ceci étant  […]

Lire la suite

mercredi 23 mai 2018

L'Exposition universelle de 1937

exposition_universelle_1937.jpg

Il y a des photos qui restent gravées sur la rétine. L'Exposition universelle de 1937 s'est tenu à Paris du 25 mai au 25 novembre 1937, et ce fut le premier et le dernier événement de ce genre à avoir lieu ici. Cette exposition est restée célèbre pour l'affrontement symbolique et titanesque entre le  […]

Lire la suite

lundi 21 mai 2018

La Ballade du petit soldat, de Werner Herzog (1984)

ballade_du_petit_soldat.jpg

Un sourire suffit La Ballade du petit soldat s'intéresse à un groupe d'Indiens Miskito, en lutte contre les troupes sandinistes au Nicaragua, et plus précisément à l'utilisation d'enfants-soldats pour mener cette guerre. Herzog est emmené là-bas par un de ses amis, Denis Reichle, qui fut lui-même  […]

Lire la suite

mardi 15 mai 2018

Land Of The Living, de The Schizophonics (2017)

ooga_booga.jpg

Une décharge électrique tout droit venue de Californie, du Garage Psyché d'une énergie communicative assez folle encapsulée dans une ambiance faite de sonorités très 70s. L'EP Ooga Booga est sans doute un peu plus efficace que l'album Land Of The Living, plus concis et direct, mais l'esprit est le  […]

Lire la suite

- page 1 de 68