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Le piétinement du libre-arbitre

Le premier film de Frederick Wiseman, en se basant sur une connaissance très limitée de sa filmographie, fait preuve d'une férocité incroyable, que je n'avais jamais ressentie comme telle dans ses autres documentaires. Indépendamment de son sujet principal, les conditions de détention dans une prison d'état psychiatrique du Massachusetts, c'est une œuvre qu'il faudrait montrer à tous ceux qui auraient encore un doute quant à la puissance intrinsèque du montage, quant au message qu'il peut véhiculer, bien au-delà de la simple somme des images articulées. Un cas d'école.

Trois exemples à ce sujet.

  • 1°) Une scène de fête en introduction, probablement un spectacle organisé par l'institution. On y voit des gens déguisés qui dansent, qui chantent, qui déambulent gaiement et semblent tous s'amuser également. Séquence suivante. On découvre que l'un des personnages est un gardien en chef, obligeant les détenus à se déshabiller, devant tout le monde, en les engueulant sévèrement. Un concentré d'humiliation, alors qu'ils faisaient la fête ensemble une minute auparavant.
  • 2°) Un détenu refusant de s'alimenter est nourri de force, avec une très longue sonde en caoutchouc introduite dans le nez par un docteur assez nonchalant, clope au bec, esquissant un sourire de temps à autre et complimentant le patient pour sa bonne conduite une fois la besogne accomplie. De temps en temps, de manière presque subliminale, des images postérieures du même homme, à la morgue, alors qu'on lui introduit du coton sous les paupières avant de l'incinérer dans son cercueil.
  • 3) Avant-dernier plan du film. Un message nous informe : The Supreme Judicial Court of Massachussets has ordered that "A brief explanation shall be included in the film that changes and improvements have taken place at Massachusetts Correctional Institution Bridgewater since 1966." Dernier plan du film : Changes and improvements have taken place at Massachusetts Correctional Institution Bridgewater since 1966.

Le montage, rien que le montage, et tout ce qu'il comporte de dénonciation, d'ironie, et de violence, aiguisé et taillant comme un rasoir.

La "formule" de Frederick Wiseman semblait être déjà en place pour sa première incursion au cinéma. Une institution, une volonté de documenter de l'intérieur et de témoigner, une mise en lumière de certains rouages (explicites ou moins évidents et apparents), et toujours la même façon de procéder : pas de commentaire en voix-off, pas de musique, simplement un agencement percutant des (dizaines d')heures d'images prises sur le vif. Évidemment, un tel témoignage ne plut pas aux autorités de contrôle de l'époque qui censurèrent le film sous prétexte (officiel) que le film violerait l’intimité et la dignité des patients de Bridgewater, alors que Wiseman avait pris toutes les précautions administratives et légales à ce sujet avant de commencer à tourner. L'image véhiculée par le film n'était pas vraiment de l'ordre de la campagne promotionnelle, à la gloire de la nation et de ses institutions, il faut bien l'avouer.

Titicut Follies est violent, bien sûr. En montrant les relations entre les gardiens et les internés aux degrés de folie extrêmement variés, parfois de manière très frontale, l'expérience ne peut qu'être dérangeante. Mais tandis que le parti pris de Wiseman s'affiche parfois de manière évidente, presque outrancière (dans le bon sens du terme, découlant de la volonté voire la nécessité de choquer), il y a d'autres moments où il s'exprime beaucoup plus subtilement, d'un efficacité très différente mais tout aussi intense. Qui est le plus fou, entre d'une part le docteur qui pose ses questions comme on le ferait sous l'Inquisition, qui plus est avec un accent étrange, doté d'une logique à géométrie variable et distribuant ses arguments d'autorité d'une violence folle à la face de ses interlocuteurs, et d'autres part les patients sagement assis dans un couloir, faisant des gestes tout aussi étranges mais certainement moins agressifs ?

Et, bien sûr, l'expression la plus dure de cette violence institutionnelle lors d'un entretien avec un patient devant un jury de spécialistes censés évaluer son état. Un patient qu'on a déjà eu l'occasion d'entendre auparavant, exprimant avec une lucidité étonnante (ou du moins une sincérité apparente émouvante) le mal que le lieu et les médicaments lui font, le malaise que peut susciter en lui un environnement peuplé de malades quand on pense être soi-même en bonne santé, et sa volonté de retourner dans une prison conventionnelle car son état s'aggrave de jour en jour. Pire, il remet en question la légitimité de l'institution en critiquant la pertinence des tests qu'on lui a fait passer, au sujet du nombre de fois où il se rend aux toilettes ou encore de ses affinités d'ordre religieux. Des réserves et des raisonnements qui semblent à nos yeux émaner d'une personne parfaitement consciente, raisonnable, en bonne santé mentale. Le mépris et la condescendance du jury à son égard seront d'une brutalité glaçante : suite à un ersatz de délibération, et sous couvert d'arguments scientifiques douteux, ils décideront d'un commun accord d'augmenter la dose des tranquillisants pour stopper cet accès de revendication et pour endiguer ce sursaut de conscience. L'arbitraire est à son zénith.

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