Le dernier livre de Maylis de Kerangal est une enquête policière dans Le Havre. La narratrice qui est doubleuse de voix au cinéma est convoquée au commissariat parce que le corps d’un homme a été retrouvé sur la plage avec son numéro de téléphone sur un ticket de cinéma.
Elle se rend donc au Havre où elle a vécu « longtemps il y a longtemps » en prenant le RER sans savoir que cette audition sera le déclencheur d'errements dans la ville et d’une épreuve psychologique : un « jour de ressac » des souvenirs enfouis. L’assassinat de cet homme non identifié et sa mystérieuse connexion avec elle sont un puissant catalyseur de l’investigation interpersonnelle.
Chacune de ses rencontres dans la ville du Havre - d’abord avec le policier enquêteur, puis avec la guichetière du cinéma, puis avec l’agent de la municipalité qui remet de l’ordre dans les galets de la plage, puis avec une barman qui héberge deux migrantes ukrainiennes - est l’occasion d’une double temporalité du récit : celle de la rencontre et celle de la mémoire du passé que fait ressurgir ces personnalités.
Cette ancienne havraise jalonne son récit de digressions érudites sur le passé de cette ville détruite par la guerre, sur sa géographie et son architecture, sur les transformations du métier de doubleuse, sur la fabrication d’un fleuret (sport pratiqué par sa fille de 20 ans) dans une usine de Saint-Étienne, sur la passion de son mari pour une presse d’imprimerie, sur une lecture marquante de l’Automne allemand du journaliste Stig Dagerman, ou sur la singulière retranscription d’une autopsie… et j’en passe.
L’auteure ose une prose mélodieuse faite de longues phrases repoussant plus loin le point final de ses réflexions. La part sombre du polar est congrue, et gravite autour du commerce interlope des narcotrafiquants qui ont fait du port du Havre, une plaque tournante. C’est donc autant un polar qu’un roman introspectif d’une femme sensible aux transformations du monde et prise dans la tourmente, et par elle, la voix de l’auteure qui montre son attachement à Le Havre. Brillant.
Deux extraits…
Comme la plupart des gens, je préfère les balades en circuit qui débouclent un périple à celles qui rallient un point fixe puis exigent de faire demi-tour et de rebrousser chemin. La promenade de la digue appartient évidemment à la seconde catégorie mais offre un bon kilomètre pour se désembrouiller le cerveau, se laisser aller à la réflexion selon le principe du thinking by walking que pratiquent les flâneurs obliques, ceux qui conjuguent la tension musculaire, l'enchaînement des appuis et le rythme des jambes à la spéculation, indexent la grammaire du corps sur celle de la pensée, et pour qui marcher consiste précisément à faire trotter ce que l'on a dans la tête. Sur la digue, l'aller enclencherait la décongestion de l'esprit - on brasse la question, on l'oxygène, on la déplie à mesure que le phare s'élève dans la perspective, haut de quinze mètres et couronné d'une lanterne rouge, de plus en plus tangible, évident, de plus en plus détaillé aussi -, tandis que le retour, inversant le point de vue, prendrait la réalité à rebours pour faire apparaître sinon une réponse, du moins une autre formulation: l'art de revenir sur ses pas.
… exemplaires.
La jetée, au retour, ouvrait sur un paysage que saturait la bruine, un paysage qui s'étirait sur tout le front de mer, de la porte Océane au cap de la Hève, et portait vers l'extrémité ouest du littoral, jusqu'à cet endroit que l'on appelle à présent « le bout du monde». Ainsi retournée, le vent dans le dos, et comme si la digue achevait de remplir son office, j'avais un autre point de vue sur ce qui m'arrivait, sur ce cadavre qui avait fait irruption dans ma vie : ce n'était pas un fait isolé, il prenait place dans un réscau de signes, il était un signe. C'est peut-être un fantôme, ai-je pensé, bien que je me tienne en général à distance de ce mot, me gardant de sa beauté nocturne, de son charme trouble, opaque, de sa séduction chromo - hou hou de pleine lune dans manoir anglais, ombres blafardes et vaporeuses, corbeau qui parle et bruits de chaînes -, mais plus le phare diminuait dans mon dos, flouté dans le brouillard, plus ce mot s'imposait, disait cette présence concrète et fuyante, et faisait voir ce mort qui était venu me livrer un message.
Dernières interactions
Hahaha, ben bien sûr, qu'elle est pénible cette CNDP, hop il suffit de la…
27/03/2025, 09:23
Tu as bien du courage de te pencher sur un tel sujet de méditation ;) Je ne me…
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Merci à toi Nicolas ! Avant de regarder ce film j'avais à peine aperçu le titre…
21/03/2025, 14:00
Merci pour cette critique, Renaud ! Ça me redonne envie de découvrir ce film…
21/03/2025, 10:42
Une vraie claque !
18/03/2025, 12:55
Un vrai bon moment, c'est vrai. La suite, "Aux urnes les ploucs", sans atteindre…
18/03/2025, 12:54