mercredi 26 mars 2025

Jour de ressac, de Maylis de Kerangal (2024)


Le dernier livre de Maylis de Kerangal est une enquête policière dans Le Havre. La narratrice qui est doubleuse de voix au cinéma est convoquée au commissariat parce que le corps d’un homme a été retrouvé sur la plage avec son numéro de téléphone sur un ticket de cinéma.

Elle se rend donc au Havre où elle a vécu « longtemps il y a longtemps » en prenant le RER sans savoir que cette audition sera le déclencheur d'errements dans la ville et d’une épreuve psychologique : un « jour de ressac » des souvenirs enfouis. L’assassinat de cet homme non identifié et sa mystérieuse connexion avec elle sont un puissant catalyseur de l’investigation interpersonnelle.

Chacune de ses rencontres dans la ville du Havre - d’abord avec le policier enquêteur, puis avec la guichetière du cinéma, puis avec l’agent de la municipalité qui remet de l’ordre dans les galets de la plage, puis avec une barman qui héberge deux migrantes ukrainiennes - est l’occasion d’une double temporalité du récit : celle de la rencontre et celle de la mémoire du passé que fait ressurgir ces personnalités.

Cette ancienne havraise jalonne son récit de digressions érudites sur le passé de cette ville détruite par la guerre, sur sa géographie et son architecture, sur les transformations du métier de doubleuse, sur la fabrication d’un fleuret (sport pratiqué par sa fille de 20 ans) dans une usine de Saint-Étienne, sur la passion de son mari pour une presse d’imprimerie, sur une lecture marquante de l’Automne allemand du journaliste Stig Dagerman, ou sur la singulière retranscription d’une autopsie… et j’en passe.

L’auteure ose une prose mélodieuse faite de longues phrases repoussant plus loin le point final de ses réflexions. La part sombre du polar est congrue, et gravite autour du commerce interlope des narcotrafiquants qui ont fait du port du Havre, une plaque tournante. C’est donc autant un polar qu’un roman introspectif d’une femme sensible aux transformations du monde et prise dans la tourmente, et par elle, la voix de l’auteure qui montre son attachement à Le Havre. Brillant.

Deux extraits…

Comme la plupart des gens, je préfère les balades en circuit qui débouclent un périple à celles qui rallient un point fixe puis exigent de faire demi-tour et de rebrousser chemin. La promenade de la digue appartient évidemment à la seconde catégorie mais offre un bon kilomètre pour se désembrouiller le cerveau, se laisser aller à la réflexion selon le principe du thinking by walking que pratiquent les flâneurs obliques, ceux qui conjuguent la tension musculaire, l'enchaînement des appuis et le rythme des jambes à la spéculation, indexent la grammaire du corps sur celle de la pensée, et pour qui marcher consiste précisément à faire trotter ce que l'on a dans la tête. Sur la digue, l'aller enclencherait la décongestion de l'esprit - on brasse la question, on l'oxygène, on la déplie à mesure que le phare s'élève dans la perspective, haut de quinze mètres et couronné d'une lanterne rouge, de plus en plus tangible, évident, de plus en plus détaillé aussi -, tandis que le retour, inversant le point de vue, prendrait la réalité à rebours pour faire apparaître sinon une réponse, du moins une autre formulation: l'art de revenir sur ses pas.

… exemplaires.

La jetée, au retour, ouvrait sur un paysage que saturait la bruine, un paysage qui s'étirait sur tout le front de mer, de la porte Océane au cap de la Hève, et portait vers l'extrémité ouest du littoral, jusqu'à cet endroit que l'on appelle à présent « le bout du monde». Ainsi retournée, le vent dans le dos, et comme si la digue achevait de remplir son office, j'avais un autre point de vue sur ce qui m'arrivait, sur ce cadavre qui avait fait irruption dans ma vie : ce n'était pas un fait isolé, il prenait place dans un réscau de signes, il était un signe. C'est peut-être un fantôme, ai-je pensé, bien que je me tienne en général à distance de ce mot, me gardant de sa beauté nocturne, de son charme trouble, opaque, de sa séduction chromo - hou hou de pleine lune dans manoir anglais, ombres blafardes et vaporeuses, corbeau qui parle et bruits de chaînes -, mais plus le phare diminuait dans mon dos, flouté dans le brouillard, plus ce mot s'imposait, disait cette présence concrète et fuyante, et faisait voir ce mort qui était venu me livrer un message.

lundi 24 mars 2025

Des électeurs ordinaires, de Félicien Faury (2024)

margaret.jpg, 2025/03/10

Témoignages conservateurs et protestataires d'une "norme" "fragilisée" L'étude sociologique de l'électorat d'extrême droite n'a en soi rien de fondamentalement novateur, mais la réactualisation et la contextualisation proposée par Félicien Faury dans Des électeurs ordinaires  […]

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lundi 17 mars 2025

Margaret, de Kenneth Lonergan (2011)

margaret.jpg, 2025/03/10

Étude des effets secondaires On peut assez facilement ranger Margaret dans la catégorie des films réalisés par des scénaristes, aux côtés des deux autres réalisations, réussies, de Kenneth Lonergan réalisateur-scénariste : Tu peux compter sur moi (2000) et plus récemment, plus réputé, Manchester by  […]

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mercredi 12 mars 2025

Fantasia chez les ploucs (Le bikini de diamants), de Charles Williams (1956)

On peut trouver ce polar goguenard dans une traduction par Laura Derajinski (2017) moins vieillote comparée à celle de Marcel Duhamel (1957) qui verserait un peu trop dans le langage argotique, à commencer par son titre retrouvé Le bikini de diamants, aux éditions Gallmeister. Mais la découverte de  […]

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Grand Theft Hamlet, de Sam Crane et Pinny Grylls (2024)

grand_theft_hamlet.jpg, 2025/03/10

"You can't stop the production just because somebody dies." Un sous-registre du cinéma documentaire s'est vraisemblablement glissé dans le paysage particulier des années 2020, marquées par l'avènement d'une pandémie mondiale et de confinements marquants. On pourrait le qualifier  […]

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mardi 11 mars 2025

Lo and Behold, Reveries of the Connected World, de Werner Herzog (2016)

lo_and_behold_reveries_of_the_connected_world.jpg, 2025/02/24

"Can the Internet dream of itself?" Werner Herzog, toujours. C'est l'un des films tournés vers le documentaire les plus récents de la part de Herzog, Lo and Behold, Reveries of the Connected World étant sorti en 2016, et pourtant c'est l'un de ceux qui a déjà le plus vieilli. L'expérience  […]

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lundi 10 mars 2025

Hardcore, de Paul Schrader (1979)

hardcore.jpg, 2025/02/24

"A lot of strange things happen in this world. Things you don't want to know about. Doors that shouldn't be opened." Jean-Baptiste Thoret m'a appris (dans cette intervention : lien youtube) que la ville de Grand Rapids dans le Michigan, qui sert de décor au film pour déployer son  […]

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dimanche 09 mars 2025

A River Ain't Too Much to Love, de Smog (2005)

A_River_Ain_t_Too_Much_to_Love.jpg, 2025/01/29

Cet album, plus que les autres du même groupe, fait ressortir la monotonie du chant de Bill Callahan (aka Smog), ancré dans sa tessiture de baryton. A River Ain't Too Much to Love n'explore pas les registres musicaux comme avait pu le faire Knock Knock par exemple, et préfère se concentrer sur sa  […]

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