La grande originalité de ce film de Jules Dassin (son dernier réalisé aux États-Unis) tient au contexte socio-économique dans lequel le thriller noir se noue : le commerce des pommes, de la récolte dans les champs à la vente au marché de gros en passant par le transport routier. On sent dans Thieves' Highway une volonté très nette de dépeindre de nombreuses étapes du processus, avec une attention particulière sur les différentes phases transitoires — la négociation du prix entre convoyeur et producteur, le déplacement des tonnes de produits d'un point A à un point B en camions plus ou moins vétustes, la revente des fruits une fois arrivé dans les halles de San Francisco. Même si la première composante reste bien celle du film noir, qui prendra de plus en plus d'importance à mesure que l'intrigue se déploie, j'ai trouvé très intéressant cette façon de raconter la dureté des conditions de travail de cette poignée de personnages, protagonistes ou personnages de second plan. On manque de mourir écrasé sous le poids d'un camion en essayant de changer un pneu, conduire plus de 20 heures d'affilées traîne son lot de dangers de la route dans son sillage, le contact avec les commerçants mafieux se fait parfois au péril de sa cargaison (et de sa vie)... Cette vie n'est décidément pas de tout repos.
Dans le rôle principal, Richard Conte (qui ne m'avait jamais vraiment marqué jusqu'à présent) compose un personnage plutôt attachant, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, au début engagé dans une relation amoureuse en toute naïveté, contraint de s'embarquer dans cette galère de pommes pour retrouver et confronter la personne responsable de l'accident et du handicap de son père — il a perdu ses jambes. Il croisera de nombreux autres paumés sur sa route, et la chose la plus réussie à ce niveau se trouve probablement dans la difficulté à cerner le positionnement de chacun d'entre eux : mis à part le grossiste véreux remarquablement interprété par Lee J. Cobb, tous et toutes conservent une part d'imprévisibilité très appréciable, évoluant dans une zone grise incertaine. C'est en particulier le cas de Valentina Cortese, personnage singulier à la lisière de tous ces mondes, vie nocturne, marché, et corruption. Il n'y a que ce happy end un peu étrange qui vient atténuer le trouble puissant du film, et ce dès le moment où la petite amie du héros se détourne de lui au creux d'un revirement vénal sorti de nulle-part. Cela dit, rien qui n'efface totalement l'image ultra marquante du coéquipier mort dans son camion en feu, au milieu des cageots de pommes explosés, après avoir raté un virage.







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