samedi 18 février 2017

La Scandaleuse de Berlin, de Billy Wilder (1948)

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Berlin en cendres, Dietrich en trance

C'est triste à dire, mais n'étant pas particulièrement sensible au charme froid de Marlene Dietrich (pas ici en tous cas), ni à celui naïf jusqu'à la moelle de Jean Arthur, et en l'absence de la moindre trace de charisme de la part de John Lund dans un rôle qui en nécessitait pourtant énormément, les arguments par ailleurs intéressants de A Foreign Affair n'auront produit que très peu d'effet.

On sent bien la volonté de Billy Wilder de filmer un cadre enserrant une action plus qu'une action dans un cadre donné. Avant (ou au même niveau que) le triangle amoureux formé par Dietrich / Arthur / Lund et la question de l'Allemagne occupée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il y a ce décor incroyable, terrifiant. Une ville dévastée par les bombes alliées, un champ de ruines à perte de vue que Wilder montre dès la première séquence du film. La puissance des décors naturels, encore une fois, ne peut être remise en question : sous cet angle-là, on pourrait voir La Scandaleuse de Berlin comme la version tragi-comique d'un autre film, un drame allemand, tourné directement après le conflit mondial par Wolfgang Staudte. Les assassins sont parmi nous se focalisait ainsi sur la même période, dans les mêmes décors, mais abordait l'épineuse question (sous le regard de la censure soviétique) de la culpabilité et de la responsabilité du peuple allemand.

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Le triangle amoureux, avec cette enquêtrice très sérieuse et membre du Congrès américain qui découvre sur le terrain le mode de vie des soldats en charge de l'occupation, disons assez différent de la théorie qu'on lui avait enseignée, en passant d'un sentiment réfractaire à un abandon total, rappelle quant à lui une autre satire politique vaguement similaire réalisée une décennie plus tôt par Lubitsch : Ninotchka (devinez qui était au scénario...). De ce point de vue-là, la comédie de Wilder n'a pas grand-chose à offrir tant on a du mal à croire aux revirements amoureux de deux des trois protagonistes. Seule l'interprétation de Dietrich reste cohérente et convaincante tout au long du film. Par contre, c'est dans la description de la vie quotidienne de toutes ces communautés dans les ruines de la capitale allemande que A Foreign Affair recèle une certaine richesse. Une comédie tournée sur les cendres encore chaudes d'une ville récemment rasée par des bombes, il fallait le faire... Et quelques remarques sarcastiques sur l'aide apportée par les États-Unis pour la reconstruction : "you give a hungry man bread, that's democracy. If you leave the wrapper on, it's imperialism". Il y a vraiment beaucoup de matière historique dans ces séquences au marché noir où l'on échange un gâteau contre un matelas (mais aussi quelques barres chocolatées contre une certaine compagnie), dans ces cabarets illégaux remplis de soldats américains et au creux de ces ruines qui servent d'habitation et dans lesquelles on manque d'à peu près tout.

Ce qui fait véritablement défaut à une telle comédie, c'est la subtilité nécessaire dans les transitions comme le ciment entre deux parpaings. Jean Arthur en représentante de l'Iowa ultra-rigide découvrant avec stupeur la fraternisation (et plus si affinités) de ses compatriotes avec les Allemands pour ensuite tomber sous le charme du grand dadais de Lund et finir par adhérer aux orgies nocturnes, on n'y croit pas une seconde. La caricature a ses limites, et les allusions sexuelles qui affluent de l'autre côté du triangle amoureux, avec Dietrich, sont infiniment plus réjouissantes en comparaison. Le manque voire l'absence de finesse (volontaire ou involontaire) se retrouve dans les saillies corrosives à destination des différentes parties et distribuées de manière continue : un torrent de sarcasmes se déverse indifféremment sur la bonne conscience des uns et le moralisme des autres, et plus généralement sur les différents masques de vertu qu'une bonne part des personnages cherche à revêtir. Sous d'autres conditions, dans d'autres prédispositions aussi, sans doute, l'argument aurait pu porter de bien meilleurs fruits.

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mardi 07 février 2017

Comrades, de Bill Douglas (1986)

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Naissance d'une conscience de classe Il y a deux courants moteurs au cœur du dernier film que tourna Bill Douglas presque dix ans après sa célèbre trilogie autobiographique (My Childhood / My Ain Folk / My Way Home : lire le billet). D'une part l'histoire des prémices du syndicalisme britannique au  […]

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samedi 04 février 2017

Trois Sublimes Canailles, de John Ford (1926)

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The gold (and land) rush Le regard que John Ford propose à travers Three Bad Men sur la célèbre conquête de l'Ouest américain est doté d'une particularité qui le différencie assez nettement de ce qui a pu être proposé par ailleurs, tout au long de l'âge d'or du western classique. De la fin du 19ème  […]

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samedi 28 janvier 2017

Arrebato, de Iván Zulueta (1980)

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“It’s not that I like cinema… it’s cinema that likes me.“ Le côté série B relativement assumé désamorce dans une certaine mesure un des échecs de Arrebato (emballement, emportement, ou extase en français) : ne pas être parvenu à donner corps à son sujet. Chose qui pourrait être extrêmement fâcheuse  […]

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Le Général du Diable, de Helmut Käutner (1955)

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Réhabilitation des non-alignés Drôle de personnage, ce Helmut Käutner. Tourné durant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Sous les ponts étonnait par son ton extrêmement doux et poétique, dénué de toute idéologie et bien loin du bruit des bombes qui résonnait dans le Berlin d'alors. Dix  […]

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samedi 07 janvier 2017

Queimada, de Gillo Pontecorvo (1969)

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"If a man gives you freedom, it is not freedom. Freedom is something you take for yourself." La lucidité et la pertinence du regard de Gillo Pontecorvo sur les rapports de domination coloniale et néo-coloniale sont incroyables. Si la violence physique et explicite jalonne le film à  […]

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jeudi 05 janvier 2017

The Internet's Own Boy: The Story of Aaron Swartz, de Brian Knappenberger (2014)

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Révolutions et contre-révolutions The Internet's Own Boy se situe à la croisée de deux types de documentaires : les très bons sujets, d'une part, et les mauvais traitements, d'autre part. Mais disons-le d'emblée, le premier aspect l'emporte clairement sur le second : c'est le genre de documentaire  […]

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mercredi 04 janvier 2017

À ciel ouvert, de Juliette Fournot (2006)

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Un hôpital de fortune au cœur de la guerre d'Afghanistan À ciel ouvert est un très bon complément vidéo à l'expérience Le Photographe, un reportage photo parsemé de bandes dessinées (ou l'inverse : une bande dessinée parsemée de photos) dans lequel les dessins et les couleurs d'Emmanuel Guibert et  […]

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mardi 03 janvier 2017

Le Testament du docteur Mabuse, de Fritz Lang (1933)

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Fascination, manipulation et possession En parcourant à rebours la série des films ayant pour thème le docteur Mabuse, au-delà de l'aspect parfaitement illogique de l'entreprise, on a l'impression de s'enfoncer peu à peu dans un territoire dangereux, à la noirceur grandissante à mesure que l'on  […]

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jeudi 29 décembre 2016

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, de Wang Bing (2016)

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La résilience des exilés L'expérience cinématographique Ta'ang est très éprouvante, de par ses longues heures en immersion au sein d'une communauté en fuite. Dans des décors qu'on pourrait croire paradisiaques, à la frontière entre la Chine et la Birmanie, Wang Bing a su trouver la distance  […]

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lundi 26 décembre 2016

Dernières Nouvelles du cosmos, de Julie Bertuccelli (2016)

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Le pays du silence et de l'incommunicabilité L'introduction de Dernières nouvelles du cosmos, dans sa façon d'amener son sujet et de présenter son personnage principal, est rigoureusement parfaite. Hélène Nicolas apparaît à l'écran : elle souffre visiblement d'un handicap lié à une forme d'autisme.  […]

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dimanche 25 décembre 2016

Alimentation générale, de Chantal Briet (2006)

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Visage collectif Si on m'avait dit qu'un jour un sombre téléfilm documentaire sans le sou diffusé sur la chaîne Planète+ et centré sur une petite épicerie me laisserait dans un état pareil, je ne l'aurais jamais cru. Chantal Briet sort ce témoignage au plus près d'un microcosme "de cité"  […]

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lundi 19 décembre 2016

Homo Sapiens, de Nikolaus Geyrhalter (2016)

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Apocalypse now Homo Sapiens, autant l'indiquer tout de suite, n'est qu'une succession de plans fixes de durées variables, entre dix et trente secondes, capturés un peu partout sur la planète. Japon, Russie, Europe de l'Est. Un hôpital, une université, une prison. Des vélos abandonnés, des  […]

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vendredi 16 décembre 2016

L'Homme qui n'a pas d'étoile, de King Vidor (1955)

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Lonely are the brave Man without a Star est avant toutes choses un film de cowboy, au sens propre : un film sur le métier de garçon vacher au sein des grands espaces américains, avec les problématiques qui y ont trait au centre du film. Même si de nombreux aspects ne m'ont pas paru très  […]

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jeudi 08 décembre 2016

La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks (1952)

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Le fleuve des géants La toute première séquence, mettant en scène un Kirk Douglas guilleret, sautillant çà et là avant de tomber lamentablement par terre pour ensuite recevoir quelques torgnoles de la part de son futur meilleur ami, ne met pas franchement en confiance. Mais la voix off qui annonce  […]

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mardi 06 décembre 2016

Meru, l'ascension impossible, de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi (2015)

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Anti-Everest Dans ce genre de sports extrêmes, on ne sait jamais trop situer la frontière entre pure folie et audace extraordinaire. Meru raconte l'histoire de trois alpinistes partis à deux reprises à l'assaut d'un des sommets les plus difficiles de la chaîne himalayenne, le Meru. Force est de  […]

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lundi 05 décembre 2016

L'Île nue, de Kaneto Shindō (1960)

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Le dur labeur d'un Sisyphe insulaire On pourrait croire qu’avec de tels partis pris esthétiques et narratifs, aussi puissants que radicaux, L’Île nue constituerait l’essence même de l’œuvre profondément clivante. En choisissant comme cadre un îlot au sud du Japon, isolé au sein d’une mer  […]

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mercredi 30 novembre 2016

Rocco et ses frères, de Luchino Visconti (1960)

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Band of brothers Ayant été un peu (euphémisme) déçu par la mise en œuvre du Guépard, quelque peu dévoré par des ambitions à mon sens gargantuesques qui en font plus un essai qu'une fresque historique, je me suis avancé à reculons dans l'antre de cet autre Visconti qui lui est antérieur, et d'autant  […]

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samedi 19 novembre 2016

L'Homme d'Aran, de Robert Flaherty (1934)

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"Sometimes you have to lie. One often has to distort a thing to catch its true spirit." Douze ans après l'expérience ethnographique, cinématographique et documentaire Nanouk l'esquimau (lire le billet) qui consacrait la première incursion de Robert J. Flaherty dans un genre unique et  […]

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lundi 14 novembre 2016

Possession, de Andrzej Żuławski (1981)

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La possession, c’est le vol. Étant donnée l'affiche du film, évoquant une version érotique du mythe de Méduse, et la catégorie du film à l'orée des genres dramatique et horrifique, on ne saurait mieux induire en erreur le spectateur égaré qui passait simplement par là et qui découvre par hasard la  […]

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