vendredi 18 octobre 2019

La Liberté, de Guillaume Massart (2019)

liberte.jpg, oct. 2019
Liberté de parler

Le documentaire de Guillaume Massart sur un centre de détention très particulier compte de nombreuses maladresses et fourmille de partis pris qui invitent à la circonspection. Casabianda est une prison corse défiant largement les définitions et les idées que l'on peut nourrir au sujet de ces lieux de privation de liberté : située au sein d'un très vaste domaine agricole, c'est une prison dépourvue de barreaux dont les uniques délimitations sont matérialisées par la mer, par la forêt, et par des panneaux indicatifs de fin de zone. De cette configuration littéralement exceptionnelle, on n'en saura rigoureusement rien, si ce n'est quelques détails qui affleurent par hasard à la surface de quelques conversations entre le réalisateur et les détenus devant sa caméra. Il s'agit sans l'ombre d'un doute d'un choix parfaitement conscient de la part de Massart, qui souhaite seulement nous faire savoir que dans cette prison, 80% des hommes sont incarcérés pour des agression sexuelles, et que beaucoup ont eu lieu à l'intérieur du cercle familial et sur de jeunes mineurs. C'est l'unique information qui nous parvient en tout début de film, dans un encart introductif très concis. L'idée sous-jacente : faire le point focal non pas sur le lieu mais sur les personnes qui le peuplent, en profitant de la liberté relative dont ils jouissent (pour quelles raisons, on ne le saura pas non plus) pour se laisser aller à des dialogues au très long cours, s'étalant probablement sur plusieurs mois voire plusieurs années.

Les maladresses se retrouvent également dans la technique pure, dans cette caméra que Massart ne maîtrise visiblement pas très bien, comme en témoignent ces nombreux mouvements nauséeux, dans la longueur de certaines séquences vides de sens, mais aussi dans la position qu'il adopte. Le réalisateur est très présent, que ce soit à travers son "œil" ou ses questions, et il arrive parfois qu'il se fasse trop insistant ou encore trop bienveillant dans la conduite des discussions — même si l'exercice reste très intéressant car, comme on nous le rappelle, il s'agit des "nouveaux monstres" parmi tous ceux engendrés par la société. Ce format presque carré, aussi, tout comme le grain très peu esthétique de l'image, affecte très clairement la façon dont on reçoit le message. On comprend très bien l'intention, tant ces décors naturels auraient débordé de photogénicité. Un vœu de sobriété, en quelque sorte.

Mais tout cela étant dit, La Liberté accède à des recoins à ma connaissance inexplorés et vaut sans hésitation aucune le détour : les réserves que l'on peut avoir ne sont que de menus obstacles si on les compare à ce que le documentaire a à offrir par ailleurs. Et les choses sérieuses commencent dès la formulation du titre, puisque cette notion de liberté sera bien sûr abordée à de multiples occasions — mais sans que ça ne constitue nécessairement le cœur du sujet, de manière assez étrange. Le projet de Massart s'est sans doute construit au fur et à mesure, au gré des discussions, modelé par ces dernières mais dans un second temps, après l'impulsion de curiosité générée par ce lieu si singulier. Au final, l'incarcération au grand air ne sera pas en elle-même porteuse d'un véritable enjeu : c'est plutôt la libération de la parole des détenus qu'elle occasionne qui en bénéficiera.

C'est finalement vers cela que le film tout entier se dirige : la parole du prisonnier. D'abord méfiante, dans les premiers plans du film, lorsqu'un détenu hors-champ insiste pour ne pas apparaître à l'image. Le plan est initialement très large, on ne distingue que les corps au loin, pas les visages. Progressivement, tout au long d'une première partie s'apparentant à une forme d'apprivoisement, le champ va se réduire pour se concentrer sur une petite galerie de portraits particuliers — ceux qui ont bien voulu se confier, on imagine, au fil du temps et des venues du réalisateur. Choix du montage ou volonté des détenus, très rares sont ceux qui aborderont les raisons pour lesquelles ils ont été condamnés. Mais cela n'exclut pas une sorte de cheminement, au cours du documentaire et à la faveur des rencontres récurrentes : en se focalisant sur seulement une poignée de condamnés, on suit l'évolution du rapport qui se crée entre eux et Massart autant que la formulation d'une pensée introspective, entre philosophie et psychologie. Il n'y a absolument aucune forme de jugement moral dans le documentaire. De ce terreau-là, extrêmement fertile pour ceux qui s'intéressent à de tels portraits indépendamment des crimes commis (dans la mesure du possible), germeront des témoignages incroyablement puissants. L'un d'entre eux trouvera à la toute fin une extraordinaire épiphanie, au détour d'une confession aussi sobre que sincère et bouleversante, comme ça, l'air de rien, avant qu'un "tu veux un café ?" ne vienne clore la séquence particulièrement troublante. Quand cette dernière barrière-là s'effondre, le film prend une dimension totalement nouvelle.

On pénètre dans l'univers de La Liberté en étant un peu dérangé par son aspect brouillon, avant de réaliser que tous ces écarts à la normalité constituent autant de points d'attaque contre le rempart de nos certitudes. Entre une balade en bord de mer entouré de chats semi-sauvages et une chanson relevant plus de la psychothérapie que de la musique, entre une réflexion sur la prison comme "outil de désinsertion" et une autre sur la prison comme "outil de reconstruction", au terme d'une peinture bigarrée et parcellaire de la responsabilité, de la culpabilité, de l'enfermement et de l'isolement, La Liberté aura parcouru un bon bout de chemin.

limite.jpg, oct. 2019 batiment.jpg, oct. 2019 chat.jpg, oct. 2019

dimanche 13 octobre 2019

Ciel sans étoile, de Helmut Käutner (1955)

ciel_sans_étoile.jpg, oct. 2019

Käutner et l'abstraction Ciel sans étoile (très beau titre au passage) donne l'impression qu'une partie du cinéma allemand d'après-guerre avait plus de recul sur la période éprouvante dont le pays venait tout juste de se défaire qu'une grande partie des productions qui ont fleuri durant les 2 ou 3  […]

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samedi 12 octobre 2019

With the Lord for Cowards You Will Find No Place, de catl. (2010)

With_the_Lord_for_Cowards_You_Will_Find_No_Place.jpg, oct. 2019

Du son produit par ce duo canadien de Toronto, quelque chose se dégage instantanément. Ce côté légèrement primitif, cet accent mis sur la rythmique coûte que coûte, ce son de guitare distordu avec un bottleneck : tous ces ingrédients rendent le délire tout à fait communicatif. La recette est  […]

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jeudi 10 octobre 2019

La Fugue, de Arthur Penn (1975)

fugue.jpg, oct. 2019

"Why don’t you just be content you’ve solved the case?" Un peu comme Gene Hackman pense avoir cerné les contours de l'affaire sur laquelle il enquête en tant que détective privé, la première partie de Night Moves laisse entrevoir (à tort) un thriller de facture très classique dans le cadre  […]

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jeudi 03 octobre 2019

La Chute de la maison Usher, de Jean Epstein (1928)

chute_de_la_maison_usher.jpg, oct. 2019

Possession et catalepsie Le cinéma expérimental des années 20 et 30 a quelque chose de vraiment passionnant, pour peu que l'on soit réceptif aux univers expressionnistes, aux poèmes surréalistes, ou encore aux contes gothiques. Sans aller du côté des expériences les plus extrêmes à la Dziga Vertov  […]

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mercredi 02 octobre 2019

Prospect, de Zeek Earl et Christopher Caldwell (2018)

prospect.jpg, oct. 2019

Laconisme et curiosité Dans la lignée des films comme I Am Mother, ce Prospect confirme que de toutes petites productions (on imagine en tous cas un budget pas franchement pharaonique) peuvent très bien rivaliser avec les porte-étendards de l'industrie, armés de leurs centaines de millions de  […]

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lundi 30 septembre 2019

Western, de Valeska Grisebach (2017)

western.jpg, sept. 2019

Asphyxie des antagonismes en Bulgarie Le western, il faut aller le chercher dans les codes détournés du genre, transposés à l'Est de l'Europe, là où les Bulgares font office de nouveaux Indiens et où les colons américains sont remplacés par des ouvriers allemands détachés. Ce qui est d'ailleurs très  […]

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lundi 23 septembre 2019

Long Weekend, de Colin Eggleston (1978)

long_weekend.jpg

Réveil dans la terreur Il n'y a que dans le cinéma australien des années 70 que l'on peut espérer découvrir ce genre de pépite. Que ce soit avec Ted Kotcheff (Réveil dans la terreur, 1971), Nicolas Roeg (La Randonnée, 1971), Peter Weir (La Dernière Vague, 1977) ou encore George Miller (Mad Max,  […]

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vendredi 20 septembre 2019

I Am Mother, de Grant Sputore (2019)

i_am_mother.jpg

Réactualisation informatique de la théorie du consentement Les films de science-fiction contemporains produits avec des budgets (relativement) réduits produisent régulièrement de belles surprises. On pourrait même se demander si ce n'est pas exclusivement dans cette direction-là qu'il faudra  […]

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Zarabi, de Oum (2015)

zarabi.jpg, sept. 2019

Oum est une chanteuse marocaine originaire de Casablanca. Son univers mélange des éléments de la musique sahraoui avec d'autres tonalités, comme de la Pop arabe sur son premier et son dernier album (bof) ou des sonorités cuivrées sur Soul of Morocco et Zarabi. On retrouve souvent les instruments  […]

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