mercredi 28 septembre 2016

Le Verdict, de Sidney Lumet (1982)

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Le Droit du plus fort

Le savoir-faire de Sidney Lumet, en termes de puissance du montage, de narration millimétrée et d'enjeux détournés, est une sucrerie dont je ne me lasserai, je pense, jamais. De ce qui se présente initialement comme une banale histoire de procès tranché, avec vraies victimes et vrais méchants, Le Verdict dérive lentement mais sûrement vers quelque chose de beaucoup moins manichéen et parvient à tisser des liens vers des thématiques, des questionnements, voire des affirmations qu'on n'aurait absolument pas pressentis de prime abord.

Le thème de l'injustice est un pan monumental dans l'œuvre de Lumet (12 Hommes en colère, La Colline des hommes perdus, Serpico, pour ne citer qu'eux), et on le retrouve ici côte à côte avec celui, très hollywoodien, de l'homme seul, déchu, face à un adversaire puissant et redoutablement bien organisé. Adversaire qui prend la forme d'une institution (comme souvent chez Lumet, que ce soit la justice comme ici, l'armée ou la police), en mesure de manipuler très efficacement l'opinion publique et orienter l'issue d'un procès. C'est donc à travers la figure de l'anti-héros qu'incarne Paul Newman (excellent, vraiment, du même niveau que son rôle dans Luke la main froide, dans un registre bien différent) que cette structure colossale s'ébranlera et c'est à travers des sentiers détournés que pourra rejaillir la justice des hommes.

D'un point de vue technique, on sent très vite que Sidney Lumet n'est pas né de la dernière pluie et opère depuis presque trente ans. La mise en scène est d'une efficacité redoutable tout en se faisant particulièrement discrète : elle n'impose pas ses mouvements de caméra ni son découpage de l'action, elle nous laisse délicatement les savourer. La direction d'acteur est ainsi mise en avant, et c'est du boulot de pro, je ne vois pas comment le dire autrement. Il y a un sens du détail succulent pour peu qu'on y soit réceptif, dans la façon qu'a la caméra de saisir un changement de cap comme dans le travail d'interprétation (jusque dans les seconds rôles) et dans l'écriture du scénario. Dans certains recoins du scénario tout du moins, car comme souvent chez Lumet, on retrouve une certaine propension à simplifier les conflits et les parties de part et d'autre (les plaignants sont blancs comme neige, les avocats de la partie adverses sont vérolés jusqu'à l'os). Le Verdict évite cependant un manichéisme direct, heureusement, puisque le protagoniste est décrit dans un premier temps comme un homme pas vraiment avenant, tapant l'incruste dans différentes cérémonies d'enterrement pour trouver des clients de manière assez peu honorable.

Certes, donc, le film manque parfois de singularité, voire d'ambiguïté chez certains personnages, mais l'ensemble s'exécute plutôt adroitement. La société américaine est dépeinte de manière très violente, notamment dans la description des rapports de force entre les êtres humains lambda et les bras armés des différentes institutions (hôpital, justice, église). Ce qui est frappant durant ce procès, c'est que les différentes parties ne se demandent plus si telle chose (un fait, une déclaration, une erreur) est vraie ou non car elles ne l'analysent qu'à travers la perspective de leur propre intérêt. La question de l’ecclésiastique à son lobbyiste est à ce titre marquante, tant elle paraît déplacée du point de vue de l'intéressé (en substance, pourquoi se soucier de la véracité d’un élément du dossier tant qu’il est à notre avantage ?). Même le personnage interprété par Paul Newman n’est pas fondamentalement altruiste, puisqu’il s’investit dans cette affaire par pur intérêt personnel. Ses choix en termes de plaidoirie sont orientés par son propre profit avant qu’une lueur de conscience n’émerge — de manière un peu trop éloquente lors du dernier discours. La conviction, semble-t-il, n’a rien d’innée : elle se travaille, elle se construit.

Au final, c’est bien dans la décision des différents membres du jury que se trouve l’éclair d’humanité, la vérité selon Lumet, et non pas dans l’institution de la justice. Le droit n’est au final qu’une arme dont les puissants peuvent s’emparer à travers leurs avocats et leur connaissance précise de son exécution, à grand renfort d’alinéas interminables et parfois éloignés de la réalité. Lumet dépeint le droit américain dans toutes ses faiblesses, englué dans tant de basses manœuvres et dans un bouillon de corruption infâme. Il fournit de la sorte les bâtons de dynamite pour faire exploser une institution.

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mardi 20 septembre 2016

Bad Company, de Robert Benton (1972)

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"I'd like to get my hands around the throat of the son of a bitch that told me to go west." Bad Company (le film de 1972 !) s'inscrit dans la droite lignée des westerns contestataires d'un certain ordre établi, produits dans les années 70. Briser les conventions en déboulonnant le mythe  […]

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dimanche 18 septembre 2016

La Chevauchée des bannis, de André De Toth (1959)

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Hiver rigoureux, prise d'otage, et dynamique des rapports de force La Chevauchée des bannis, ou "Day of the Outlaw" en version originale, fait partie de ces westerns qui n'en sont pas vraiment, ou du moins qui ne se cantonnent pas aux passages obligés du genre. Il y a bien une histoire de  […]

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Soy Cuba, de Mikhaïl Kalatozov (1964)

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Révolution mise en scène Par quel bout aborder l'expérience Soy Cuba ? Il y a tellement d'approches possibles, tellement de raisons d'être subjugué ou bien d'être exaspéré... Déjà, la propagande. La position du film ne me paraît pas si évidente que ça : est-ce à la gloire du régime castriste, de la  […]

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dimanche 04 septembre 2016

Finis Terrae, de Jean Epstein (1929)

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Aux confins d'un monde Quelle poésie du réel... Quelle façon de filmer l'homme au travail, quelle façon de magnifier les gestes du quotidien ! Quotidien du siècle dernier, certes, puisque les goémoniers d'alors ne devaient pas pêcher, faire sécher, et réduire à l'état de cendres (dans le but de  […]

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vendredi 02 septembre 2016

La Poussière, la Sueur et la Poudre, de Dick Richards (1972)

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Kid, cowboying is something you do when you can't do nothing else. Dès les premières images, lors du générique présentant des photographies d'époque ou du moins dans un style très 19e siècle, The Culpepper Cattle Co. joue la carte de l'authenticité. Dans la lignée des westerns attachés à  […]

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jeudi 01 septembre 2016

Le Septième Juré, de Georges Lautner (1962)

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Justice factice et paix sociale Quel drôle d'effet que de se lancer dans ce Lautner, réalisé une année avant le film pour lequel il est aujourd'hui célèbre (Les Tontons flingueurs), en y attendant une comédie gentillette et gouailleuse mais en se prenant en retour une petite claque dans la gueule.  […]

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lundi 29 août 2016

Magnetix

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Les Magnetix, découverts à l'occasion du festival "Montesquiou on the Rock's" (lire la chronique), valent aussi le détour en version studio. On reste très loin de l'expérience dévastatrice de leur son en live, mais le duo bordelais formé par Looch Vibrato et Aggy Sonora a proposé au cours  […]

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vendredi 26 août 2016

Votez McKay, de Michael Ritchie (1972)

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What do we do now? Votez McKay n'est pas un film exceptionnel en termes cinématographiques, mais il vaut pourtant le détour en proposant une vision intéressante de la chose politique aux États-Unis, entre calculs tactiques et show télévisé. Un regard qui a le mérite d'être clair et perspicace, à  […]

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dimanche 21 août 2016

Montesquiou on the Rock's — Chronique d'un garageux ordinaire

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Montesquiou, c'est un petit village du Gers, à une centaine de kilomètres à l'Ouest de Toulouse. Quelque cinq cents âmes à l'année, perdues dans les très beaux paysages gersois, verdoyants et vallonnés. Chaque été depuis 10 ans, la population connaît une hausse du nombre de têtes par mètre carré,  […]

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mercredi 17 août 2016

Le Limier, de Joseph L. Mankiewicz (1972)

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Jeu de dupes et match à mort Dernier film de Mankiewicz, joute entre Laurence Olivier et Michael Caine, sur fond de seventies anglaises. L'appréciation d'un film ne se joue pas à l'aune des informations promotionnelles que l'on peut retrouver sur la jaquette d'un DVD, mais force est de constater  […]

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lundi 15 août 2016

Le mont Valier, dans les Pyrénées ariégoises

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Petite escapade sur deux jours dans les Pyrénées ariégeoises à la découverte du Mont Valier, dans la région du Couserans, non loin de la vallée du Ribérot. Situé à un petit kilomètre de la frontière espagnole, il arbore fièrement un sommet de 2838 mètres, assorti de sentiers abrupts et caillouteux,  […]

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vendredi 12 août 2016

Les Blues Pills, et l'album du même nom (2014)

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Une semaine après la sortie de leur second album, je me rends compte que je n'ai jamais parlé ici d'un album que j'écoute en boucle depuis deux ans. Et j'exagère à peine. Les Blues Pills, dans l'album portant leur nom et sorti en 2014, c'est un concentré de revival Hard / Blues Rock 70s. Le groupe  […]

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dimanche 07 août 2016

Quiz Show, de Robert Redford (1994)

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Éthique et joute des classes Le titre, Quiz Show. Robert Redford. Une histoire (vraie) de jeu télévisé truqué. On pourrait croire, de prime abord, qu'il s'agit uniquement d'un film dévoilant les dessous d'un empire médiatique fondateur de l'Histoire des États-Unis. Tourné en 1994 et se référant à  […]

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vendredi 05 août 2016

Horrorshow, de Scars (1979)

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Petit concentré de Punk on ne peut plus efficace, issu du single Horrorshow / Adult/ery. Le bassiste a accessoirement trouvé là le riff du siècle... Et j'exagère à peine. On n'est pas étonné d'apprendre que les membres de Scars sont originaires d'Écosse (Edinburgh, plus précisément), tout comme la  […]

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Sous-Sols, de Ulrich Seidl (2014)

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Rendez-vous en terre inconnue Ah... Seidl, Seidl, Seidl. On aura beau dire, on aura beau aimer ou détester, une chose est sûre : il n'y en a pas deux comme lui, dans le paysage cinématographique et documentaire actuel, qui pousse autant le spectateur dans ses derniers retranchements (moraux,  […]

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mercredi 03 août 2016

Joshua Fit the Battle of Jericho, de Big Maybelle (1960)

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Big Maybelle, à ne pas confondre avec une autre grande chanteuse de Rhythm and Blues contemporaine Big Mama Thorton (qui fera sans doute l'objet d'un billet, un jour, tant sa carrière est incroyable — elle fut ruinée à cause de deux reprises de ses chansons, qui ont éclipsé les originales, par  […]

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Dogville, de Lars von Trier (2003)

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Les charmes de la manipulation Comme à chaque fois qu'on se lance dans un film signé Lars von Trier, on se demande dans quelle misère noire on s'embarque et quels supplices on va devoir endurer. Et ici, il y a de quoi se faire du souci : trois heures, sans décor (ou presque). Eh bien sur le fond  […]

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mardi 02 août 2016

L'Opérateur, de Buster Keaton (1928)

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Naissance d'une passion Le côté traditionnel (déjà à l'époque, aussi, sans doute) de la première partie est un léger frein à l'appréciation générale. Si l'on se cantonnait à cette moitié-là du film, on pourrait rester sur le sentiment amer d'un certain manque d'ambition comique. Keaton nous a (déjà  […]

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mercredi 29 juin 2016

Human Fly, extrait de l'album ...Off The Bone, de The Cramps (1983)

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  Petite douceur déjà évoqué dans un billet antédiluvien consacré aux Cramps, Human Fly est un petit bijou de Garage sale qui décrassera les oreilles des amateurs. Un morceau plein de sons et de bruits étranges, tellement caractéristique du groupe... 'Cuz I'm a reborn maggot using germ warfareRock  […]

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