vendredi 10 juillet 2020

Germinal, de Albert Capellani (1913)

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Des boiseurs et des herscheuses

Pas sûr que la version très outrée (et pourtant issue du cinéma parlant, elle) de Claude Berri en 1993, étonnamment nimbée de tendresse dans mes vieux souvenirs (l'effet "Renaud jeune", sans doute, qui tranche de plus en plus avec cette silhouette qu'on aperçoit de temps en temps claudiquer devant une caméra pour chanter quelque chose de très gênant), résiste à un nouveau visionnage. La description de la dureté des conditions de vie des mineurs et de leurs familles dans le Germinal de 1913, que l'on découvre à mesure qu'Étienne Lantier se familiarise avec ce milieu, paraît plus pragmatique et intéressante dans cette première adaptation de Zola signée Albert Capellani 80 ans auparavant.

Une chose étonnante, tout de même : là où la violence des rapports de classe était exacerbée (quel que soit la qualité du résultat) dans le film le plus récent, avec gros plans sur la houille qui salit les visages et émasculation post mortem de l'épicier profiteur et pas vraiment en conformité avec les revendications #metoo, la version de 1913 s'efforce d'atténuer la dimension subversive et l'inclination à la révolte. On retrouve cette édulcoration dans quelques cartons tentant de réconcilier les travailleurs et les dirigeants mais aussi et surtout dans la séquence-clé où la police militaire tire sur les grévistes et tuent la fille du directeur qui tentait de s'interposer, liant ainsi dans la mort le destin des différentes parties. Une scène d'une grande modernité sur le plan dramatique, dans la mise en scène de l'inéluctable, précédée d'une longue montée en tension avec d'un côté la colère qui monte du côté des ouvriers et de l'autre l'arrivée des bataillons militaires.

Germinal vaut également le détour pour la combinaison de séquences en extérieur, en plans larges presque documentaires (certaines scènes dans des ateliers métallurgiques au début du film y sont clairement associées), et de séquences en studio pour reconstituer les décors souterrains de la mine : la première descente, ces vues en immersion (simulée) dans les galeries, au milieu des boisages que l'ingénieur jugera défectueux, la longue attente finale lorsque trois mineurs se retrouvent coincés au fond après une explosion... mais aussi les routes campagnardes que Lantier parcourt, jolis moments rustiques, ou la vie dans les corons. La révélation au sujet d'un mineur qui est en réalité une femme, trahie par sa chevelure, fera d'ailleurs l'objet d'un très bel écho tragique avec l'un des derniers temps forts, lorsque le corps inanimé d'une personne est remonté, avec seulement un bras et une chevelure dépassant du drap.

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jeudi 09 juillet 2020

Family Romance, LLC, de Werner Herzog (2019)

family_romance_lcc.jpg, juil. 2020
Vertiges de la solitude

Herzog au Japon, c'est une première. Les yeux du cinéaste allemand se sont posés sur Family Romance, une entreprise bien réelle dont les services sortent quelque peu de l'ordinaire : Yuichi Ishii, son président et acteur principal de Family Romance, LLC dans son propre rôle, propose de louer du temps de véritables personnes à des gens qui ont besoin d'un ami, d'un parent, voire même d'une réputation — drôle de séquence dans une rue bondée où une horde de faux paparazzi photographient une femme en robe rouge dans le but de lancer un phénomène viral sur internet. Autant dire que malgré la relative indigence de la mise en scène de type "faux documentaire tourné avec une petite caméra numérique", les différentes strates de réalités virent très vite à l'abyssal. C'est une fiction dont le scénario se base sur l'activité d'une entreprise bien réelle qui se propose de créer des environnements fictionnels auprès de personnes qui parfois mentent au menteur. On ne ressent jamais le grand vertige caractéristique des plus grands films de Herzog, mais cela reste une nouvelle variation intéressante de l'infatigable explorateur de l'indicible.

La société japonaise contemporaine est une source de fascination évidente pour Herzog, bien au-delà de la seule entreprise au centre de ce documentaire imaginaire. Il suffit de le voir poser sa caméra dans cet hôtel où les robots ont remplacé les hôtesses d'accueil... ainsi que les poissons dans l'aquarium. Vertiges d'un monde hyper-connecté dont Werner Herzog se targue d'avoir anticipé la solitude constitutive, dans les années 80, avec l'apparition des premiers téléphones cellulaires et l'explosion des moyens de communication, 20 ans avant Internet : "le 21ème siècle sera le siècle des solitudes", avait-il affirmé. Une chose est sûre : cette société, avec ses rapports sociaux complètement biaisés et factices par endroits, est un véritable terrain de jeu pour le septuagénaire à l'œil toujours aussi curieux et amusé. Les anecdotes sur le contexte de la production et de la société étudiée qui poursuivent la réflexion au-delà du cadre de cette semi-fiction sont toujours aussi plaisantes. Sans doute plus que le film lui-même.

Bien sûr, Herzog ne se pose pas en moraliste. Il ne s'agit pas d'un pamphlet sur la dégénérescence des rapports sociaux, mais plutôt le regard d'un curieux mi-fasciné mi-interloqué sur ces vides existentiels ou affectifs que l'on peut désormais combler avec une carte bancaire. On ne saura jamais vraiment quelle est la part de réel et quelle est la part de fiction dans toutes ces histoires dans lesquelles s'est investi Yuichi Ishii. Au creux de ce scénario digne d'un film de science-fiction ou d'anticipation de la fin du 20ème siècle, on voit régulièrement éclater des petits moments d'une étrange vérité, comme notamment lorsque le président de Family Romance se retrouve embarqué dans une relation bien trop fusionnelle avec la fille dont il est censé incarner le père et la mère au service de laquelle il est censé agir. Et il y a ces moments lunaires où il exauce le vœu d'une femme qui rêvait de gagner une grosse somme à la loterie, comme à la télé, avec danseurs, cotillons, et immense chèque en carton remis sur le pas de sa porte.

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mardi 07 juillet 2020

Atomic Café, de Kevin Rafferty, Jayne Loader et Pierce Rafferty (1982)

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"Viewed from a safe distance, the atomic bomb is one of the most beautiful sights ever seen by man."

The Atomic Cafe est une petite perle du cinéma documentaire américain, confectionnée à partir d'un collage très harmonieux de centaines de documents en tous genres ayant trait à l'avènement de l'ère atomique. Avec 300 000 dollars, le trio de réalisateurs Kevin Rafferty, Jayne Loader et Pierce Rafferty ont produit une fresque vertigineuse sur le climat paranoïaque qui fut instauré au sein de sa propre population par les gouvernements successifs des États-Unis pendant la Guerre froide. Du largage de la première bombe atomique de l'histoire sur la ville d'Hiroshima aux essais nucléaires à répétition aux quatre coins de la planète, le film brasse trois décades (40s, 50s et début des 60s) de manipulation institutionnalisée de l'opinion comme aucun autre pays au monde ne sait le faire, c'est-à-dire ouvertement, au nom de la défense des saintes valeurs de la liberté. Si vis pacem, para bellum dans toute sa splendeur, et quel qu'en soit le prix — économique, psychologique, et physique.

Le documentaire est sorti en 1982 aux États-Unis, à l'apogée de la désillusion en quelque sorte, peu après la fin de la guerre du Vietnam, le scandale du Watergate, et la course à l'armement interminable avec l'Union soviétique — on trouvera d'ailleurs une séquence désopilante dans laquelle Richard Nixon et Nikita Khrouchtchev font un discours commun, lors de l'exposition nationale américaine à Moscou en 1959. Tout ce que cette époque peut renfermer comme nostalgie et cynisme se trouve magnifiquement condensé dans ces 90 minutes dressant le portrait de gouvernements qui n'ont eu de cesse de minimiser les dangers de la bombe nucléaire et de fabriquer du consentement. Les militaires qui essaient de convaincre avec une bienveillance totale les populations de l'atoll de Bikini du bien-fondé des essais nucléaires, un grand moment. Il y a franchement de quoi rester bouche bée devant cette compilation à haute teneur en humour noir, avec en toile de fond tout ce que la Guerre froide peut comporter comme discours de propagande.

De clips promotionnels réalisés par le gouvernement en films éducatifs à destination des enfants, de publicités en morceaux de country, de matériel de formation militaire en captations documentaires d'explosions nucléaires, le kaléidoscope de sources ainsi assemblées fournit une vision aussi drôle que sidérante de cet état d'esprit, circonscrit à un cadre géographique et temporel bien précis. Ainsi, à travers des reportages autant que des dessins animés, on apprend comment survivre à une attaque nucléaire (séquence hilarante du "duck & cover!" répété inlassablement, que l'on pourrait traduire par "plonge et couvre-toi !", montrant une série de personnages, enfants, parents, ouvriers ou militaires, s'exécuter dans la joie et la bonne humeur lorsqu'une explosion factice survient) et comment la construction des abris atomiques est devenue une nécessité absolue autant qu'un redoutable argument marketing. Quand vient le moment où un film d'entraînement militaire nous explique que "viewed from a safe distance, the atomic bomb is one of the most beautiful sights ever seen by man", dans un élan poétique hasardeux, The Atomic Cafe prend une dimension absurde fantastique, à la frontière du surréalisme.

Une mosaïque atomique ahurissante, pratiquée avec un humour de très bon goût.

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lundi 06 juillet 2020

Le Masque, de Julian Roffman (1961)

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"Put the mask on… now!"

Magnifique bisserie méconnue des années 60, Le Masque aka "Les Yeux de l'enfer" pourrait être une sorte de "The Mask: Origins" qui mêle horreur et fantastique dans un gloubiboulga ethnologique de premier choix. Le contexte est très épuré, clairement basique : un jeune archéologue ayant trouvé un masque maléfique issu de la civilisation précolombienne semble sous l'emprise d'une force mystérieuse qui le pousse à commettre d’horribles crimes. Après en avoir parlé avec son médecin qui pense avoir affaire à un délire relevant du cauchemar, il se suicide et lui laisse ce terrible artéfact en cadeau. Mais que va-t-il donc se passer ensuite... À l'image de l'introduction servie en apéro, avec un faux présentateur qui invite les spectateurs à rester très prudents car ils pourraient eux aussi tomber dans une transe meurtrière, on nage évidemment en plein grotesque.

Mais la petite particularité du film, c'est qu'on est invité à mettre des lunettes 3D à chaque fois que le personnage insère sa tête dans le dangereux masque, afin de pénétrer dans l'univers surréaliste et morbide où il est soudainement transporté. Ainsi, à chaque invocation extrêmement emphatique du "Put the mask on… now!", on s'exécute pour découvrir ces plongées totalement hallucinantes, hors du réel. Un monde dans lequel les pulsions humaines se trouvent exacerbées. C'est un peu comme si on avait avalé un sachet de jolis petits cachets multicolores en plein Hellfest, comme si les portes de la perception avaient subitement été ouvertes sur un continent aussi mortifère que merveilleux. Ainsi défilent les images envoûtantes et exotiques d'un culte sacrificiel, une grande dose de psychédélisme aux portes de l'enfer, avec costumes et maquillages à la limite de l'admissible : un paysage fantasmagorique qui renvoie parfois aux rives d'un Styx peuplé de squelettes et de mains jaillissant du sol, avec son cortège de fantômes blafards et de bizarreries poético-funèbres (des yeux qui volent, des visages évanescents, des objets en lévitation, des métamorphoses en pagaille).

On aurait presque tendance à oublier que ces segments hautement hallucinogènes sont accolés à une trame narrative rachitique et insipide, qui résonne comme la musique d'une salle d'attente faisant patienter avant la prochaine décharge horrifique. Mais bon, le chanteur des Cramps Lux Interior a dit au sujet du film "It sends you into this weird surrealistic world with dry ice all over the floor, zombies roaming about and girls being sacrificed" avec un net enthousiasme, alors bon... Put the mask on!

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dimanche 05 juillet 2020

Daguerréotypes, de Agnès Varda (1975)

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Les types et les typesses de la rue Daguerre

Le concept est aussi simple que farfelu et attachant : Agnès Varda s'est mis en tête d'aller interroger les artisans et commerçants de son quartier, dans le 14ème arrondissement de Paris, dans un périmètre d'action défini par un cercle centré sur son appartement et de rayon égal à la longueur du câble électrique de sa caméra. En résulte une galerie de portraits terriblement attachants, en prise directe avec le Paris des années 70... qui ressemble à tout sauf à Paris. Avec ses cadrages en longue focale qui se concentrent presque exclusivement sur ses sujets, Varda élimine l'arrière-plan et constitue une mosaïque de têtes et d'accents colorés. Les Parisiens de la rue Daguerre sont des types (et des "typesses", comme Agnès) qui viennent d'Aquitaine, de Bretagne, de Normandie, d'Auvergne et de Tunisie. Sans éléments de contexte, impossible d'imaginer qu'on se trouve au centre de la capitale.

Ce sont les personnes bien plus que leur métier qui intéressent Varda, reléguant principalement leur savoir-faire à un montage parallèle un peu hésitant avec les tours de magie réalisés par Mystag le magicien — un fil rouge un peu fragile et maladroit mais loin d'être désagréable. Au détour d'un tour de magie, d'ailleurs, on peut lire la une d'un journal : "Avortement : c'est l'heure de vérité", témoin des débats de l'époque, peu avant que la loi Veil soit adaptée le 17 Janvier 1975. Indépendamment des quelques lettres incendiaires que la réalisatrice recevra chez elle a posteriori, elle adopte une position très détachée, comme toujours, en déclarant qu'il s'agit-là "des archives pour les archéo-sociologues de l'an 2975".

Varda parvient avec ce dispositif minimaliste à rendre le pittoresque incroyablement touchant, et se fait involontairement témoignage d'un passé déjà antédiluvien : on y croise les marchands de parfum, de boutons, d'eau de Cologne artisanale et de brillantine (très attachante Madame Chardonbleu, fragile et lunaire), le couple de coiffeurs, l'horloger, le moniteur d'auto-école, l'épicier tunisien, le boucher et le boulanger. Autant d'instantanés qui ont travaillé leur singularité avec le temps, en 45 ans, et capté avec la curiosité bienveillante caractéristique de la réalisatrice.

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samedi 04 juillet 2020

Avanti!, de Billy Wilder (1972)

avanti.jpg, juin 2020
Un moment d'égarement

Wilder trouve un joli point de bascule, entre romance et comédie, sur un canevas pour le moins improbable : l'ouverture aux autres d'un Américain aigri au contact de la terre italienne, lors d'un voyage pourtant funèbre à la recherche de la dépouille de son père qu'il doit rapatrier aux États-Unis. La dimension vaudevillesque peut apparaître dans un premier temps (qui peut durer plus ou moins longtemps, voire durant la totalité du film) relativement tirée par les cheveux, en s'appuyant un peu trop sur les clichés nationaux traditionnels, mais je dois concéder que l'évolution du personnage interprété par Jack Lemmon, couplé à cette vision très tendre et romantique de l'adultère à mi-chemin, a su former une histoire d'amour non-conventionnelle et à ce titre intéressante.

Pourtant, Wilder use et abuse à mes yeux de nombre de ressorts satiriques éculés, à commencer par les passages obligés du questionnement de la fidélité conjugale : on a ainsi droit à toute la panoplie de la critique en kit du puritanisme américain dans toute sa splendeur hypocrite. Ceci étant dit, la relation qui se tisse entre lui et Juliet Mills (traitée de "fat ass", mais bon, on n'y croit pas un instant et on est obligé d'imaginer des complexes imaginaires) n'est pas conventionnelle, elle. Cette lente dérive vers le bonheur simple, quand bien même il se calquerait sur un schéma pas folichon (une sorte de transfert du couple formé par leur parent respectif sur eux-mêmes), irrigue tout de même le film de tout son charme lumineux, sous le soleil italien. Sans qu'on n'y soit préparé, la voilà qui se fout à poil et se jette à l'eau, entraînant dans son sillage son semi-amant sans presque qu'il ne s'en rende compte. Jack Lemon est d'ailleurs lui aussi à poil, mais à une fréquence beaucoup plus élevée, de l'ordre d’une scène sur deux...

L'agitation des personnages autour de ce couple officieux ne produit pas vraiment de sensations désagréables, Avanti ! conservant un rythme relativement lent, comme si l'on était placé dans l'œil d'un cyclone. C'est un peu à l'image de ce général américain, autre caricature ambulante, dont la dimension grotesque (un peu trop appuyée, aussi) n'entame pas l'harmonie nouvelle du duo de tête par sa bêtise. Une comédie romantique qui se voit lancée autour de deux cercueils, cela pourrait sembler relever du défi. De même, l'évolution morale de Lemmon a de quoi rebuter de prime abord, un peu engluée dans la rigidité de sa trajectoire émancipatrice. Mais on peut aussi succomber au charme de cette farce qui oppose aux standards de l'Amérique une douce indolence européenne.

nus.jpg, juin 2020

vendredi 03 juillet 2020

De sang-froid, de Richard Brooks (1967)

sang_froid.jpg, juin 2020
Nouveau monde, nouveaux monstres : parallélisme des structures

In Cold Blood est un film qui déborde de qualités, et ce à tous les niveaux : composante documentaire s'attachant à contextualiser l'horrible tragédie au centre névralgique des deux heures, travail photographique incroyable pour composer des atmosphères nocturnes à l'aide d'un noir et blanc tranchant, montage intelligent qui joue avec différentes temporalités et différents régimes d'explicite qui fait de la rétention d'information un puissant carburant pour l'intrigue... La liste est longue pour tenter de détourer les raisons d'une telle réussite, sur la toile de fond d'une histoire sordide : deux jeunes hommes en liberté conditionnelle qui assassinèrent une famille d'agriculteurs sans véritable mobile, poussés par l'appât d'un gain illusoire basé sur des rumeurs, acculés dans leur fourvoiement. Une histoire inspirée d'un fait survenu 10 ans plus tôt, en 1959. En sous-texte, le portrait d'une certaine Amérique, peuplée de rêveurs qui aspirent à la réussite qu'on leur a vendue mais qui se heurtent à la dure réalité sociale. Perry et Dick incarnent ainsi un concentré de ressentiments à l'égard de leur pays, de l'institution, et de ce qu'ils perçoivent comme une injustice fondamentale : "Ever see a millionaire fry in the electric chair?".

Si l'on peut reprocher une chose à Richard Brooks, c'est d'avoir mis les bouchées doubles pour légitimer la fragilité psychologique de Perry en usant et abusant du traumatisme passé qui resurgit constamment dans sa perception du présent. Pour le reste, il fait preuve d'une finesse appréciable dans le portrait du duo, dans l'avancement de l'enquête en parallèle de la fuite, avec pour point de convergence la révélation finale des événements qui ont scellé leur sort, à la faveur d'un ultime flashback. Une séquence riche en tension qui vient habilement (du point de vue de la dramaturgie mais pas nécessairement de la logique psychologique) consacrer les comportements des deux protagonistes.

Le travail de montage est vraiment ce qui rend le film aussi efficace à mes yeux, aidé en cela par la qualité de la photo qui sait conserver une grande part de sobriété. Au montage parallèle qui fait progresser le travail des enquêteurs en même temps que les pérégrinations des tueurs après leur méfait (tout en prenant le soin de ne rien dévoiler de manière explicite, pour préserver une incertitude), répond le parallèle des deux temps forts finaux, avec tout d'abord le massacre imprévu de la famille prise en otage suivi de la longue attente des détenus dans le célèbre couloir de la mort. Ces deux moments contiennent une même dimension suffocante, éprouvante, épuisante, et se font le reflet de deux excroissances malades des États-Unis, sans tomber ni dans le pamphlet contre la peine de mort (même si le constat est explicite) ni dans le réquisitoire contre deux assassins (partagés entre l'horreur de leur crime et une sorte de déterminisme social tragique). Sans doute, à mon sens, que lever le pied sur l'explication psychologique de l'acte meurtrier aurait conféré au film une puissance supérieure.

Mais pour le reste de la proposition, la structure est d'une efficacité redoutable, filant tout droit vers ses derniers moments, avec d'un côté les chocs de la responsabilité individuelle contre la responsabilité collective qui explosent lors de l'interrogatoire (Dick passant du psychopathe en contrôle à la victime qui se déresponsabilise) et de l'autre l'impasse caractérisée de l'exécution de la peine capitale (qui ne résout absolument rien en se cachant derrière de saintes valeurs). La mécanique de la violence est d'une implacabilité sidérante. C'est un peu comme si on assistait à la naissance d'un nouveau monde, avec ses nouveaux monstres, parfois sincères, parfois effroyables, tour à tour égoïstes et inconscients. Le malaise est total.

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