jeudi 21 janvier 2021

Remorques, de Jean Grémillon (1941)

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C'est la mer qui prend l'homme

Il suffit de quelques films (notamment Gardiens de phare, Daïnah la métisse et le présent Remorques) pour discerner chez Grémillon d'une part une acuité documentaire évidente, qui transparaît ici par exemple dans cette façon de décrire le travail des hommes sur le remorqueur Le Cyclone (mais qui s'exprimait de manière différente pour décrire un événement dans le phare avec les gardiens), et d'autre part son attrait pour la mer, pour la chose maritime, avec des bateaux, des marins, des phares et des sauvetages au cœur de nombre de ses œuvres. En supplément de ces aspects, on a bien envie de relier Remorques à l'autre film qui voyait l'union entre Jean Gabin et Michèle Morgan, Le Quai des brumes, réalisé 13 ans avant par Marcel Carné et avec Jacques Prévert également en charge du scénario.

On sent que la réalisation du film a été un peu chaotique, à cause des soubresauts de la guerre et leurs conséquences sur un film démarré en 1939. Ça tangue de temps en temps, et certaines coutures comme certaines transitions ne sont pas extrêmement bien négociées. Il n'empêche, Gabin dans sa trentaine, c'est un sacré personnage qui incarne ici un marin héroïque dans son travail mais maladroit en amour, qui délaisse sans s'en rendre compte sa douce épouse, malade en secret, pour se hasarder du côté d'une liaison passionnelle. Grémillon expose très bien la situation dès l'introduction, en quelques traits seulement, en mettant en scène un repas de noces bousculé par l'appel du sauvetage en mer dans un sens du réalisme un peu pragmatique. De l'autre côté du film, c'est une approche éminemment dramatique qui régira la fin avec la perte (de deux façons différentes) de deux femmes qu'il aimait (de deux façons différentes également), dans un sens du tragique parfaitement négocié.

Entre les deux, une dissertation focalisée sur l'homme, les femmes, l'alchimie de couple et la prédominance de la mer. Une maladie d'amour, aussi, que Gabin n'entend pas, et qui le pousse à explorer une composition d'homme à fleur de peau plutôt rare, au bord de l'implosion, toujours à penser et intérioriser ses sentiments (cf. un très beau dialogue / monologue avec Morgan, reproduit ci-dessous). Grémillon filme le tout dans un style lyrique sobre, en s'éloignant clairement du réalisme poétique pour se focaliser sur le dilemme de la vie professionnelle passionnante et dévorante, au détriment du couple. Dommage que ce final démesuré (avec des consonances religieuses désagréables) vienne ternir les larmes de Gabin reparti sur son bateau sous la pluie battante.

"Je suis un homme simple, moi.
— Mais non, ceux qui sont simples ne font pas tant de bruit pour cacher ce qu'ils pensent. Ils n'ont pas honte de leur désir, de leur plaisir. Vous n'êtes pas simple, vous êtes comme les autres, comme les hommes : vous êtes plein de scrupules, de délicatesse, et vous n'arrêtez pas de réfléchir. Tenez, en ce moment, vous pensez des choses que personne ne saura jamais, et même si vous vouliez parler, si vous vouliez être sincère, vous ne pourriez pas, vous parleriez tout de travers, sans le vouloir, pour tout cacher."

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mercredi 20 janvier 2021

Uninvisible, de Medeski Martin & Wood (2002)

Uninvisible.jpg, janv. 2021

Globalement Medeski Martin & Wood fait penser à une version contemporaine de Booker T. & The M.G.'s, en lien avec l'utilisation de l'orgue très typée 60s, un groupe essentiellement instrumental (avec quelques écarts comme Your Name Is Snake Anthony, un peu en roue libre, d'un intérêt pas substantiel). Du Jazz qualifié de Fusion par les autorités compétentes mais que je situerais plutôt du côté de la Soul et (surtout) du Hip Hop étrangement. Il suffit d'écouter le canevas basse / batterie sur nombre de morceaux pour le ressentir. Le morceau-titre en intro est un bon exemple de ce Jazz groovy et pas chiant. Il y a même des percus originales et un petit motif afro à la guitare sur "Retirement Song". Même un petit côté Trip Hop à la Portishead pour Nocturnal Transmission. La fin de l'album vire à quelque chose de plus expérimental, mais c'est un agréable finish.

Extrait de l'album : Uninvisible.

À écouter également : Retirement Song et Nocturnal Transmission.

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Salesman, de David Maysles et Albert Maysles (1969)

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"Do you think it would help the children?" (à propos d'une bible de luxe chez une famille pauvre)

C'est dans une rue enneigée du Massachusetts qu'on rencontre pour la première fois Paul, Charles, James et Raymond — aussi connus sous les pseudonymes fort significatifs le Blaireau, l'Ours, le Lapin et le Taureau. Après s'être fait passer un savon par le patron de leur société de vente en porte-à-porte au milieu de dizaines d'autres VRP, entre deux soirées dans des motels miteux, on suit les élucubrations tout sauf joyeuses de ces quatre représentants en bibles de luxe comme autant d'aventures tragi-comiques. Pendant deux mois, les frères Albert et David Maysles les ont suivis de Webster (Massachusetts) à Opa-Locka (Floride), avec au menu quelques réussites mais surtout une kyrielle de déconvenues.

Ces vendeurs ont choisi un cœur de cible un peu particulier pour refourguer leurs bibles collectors à 49,95 dollars l'exemplaire : les familles catholiques pauvres, qui galèrent à économiser le moindre dollar une fois leurs factures mensuelles payées, avec une petite préférence pour les mères seules chez elles durant la journée. Trop difficile d'accéder aux quartiers riches et de leur vendre quoi que ce soit, dira l'un d'entre eux. Leur objectif commun réside donc dans la vente de bibles très onéreuses (mais des "all-time best sellers in the United States" bien sûr !) à des personnes à faibles revenus, l'occasion pour les frères Maysles de brosser le portrait assez singulier des États-Unis de la fin des années 60.

On pourrait penser, sur le papier, à une description à charge des manœuvres commerciales franchement peu reluisantes de la part des quatre larrons, mais il n'en sera absolument rien. Bien sûr, les moments odieux en termes de baratinage sont légion : parmi les éléments de langage les plus drôles malgré eux, on peut penser aux "Do you think it would help the children?" jouant dans l'emphatie, les "Which is your favourite picture / color?" pour aider le client à se projeter, ou encore les "Does your husband have a birthday coming up?" histoire de joindre l'utile à l'agréable. Invariablement, fruit d'un montage décalé, les réponses et les réactions sont désopilantes : que ce soit l'absence totale de scrupules à vendre un objet inutile à une famille endettée jusqu'au cou, ou encore la perplexité teintée d'ennui qui se lit immédiatement sur le visage des pauvres habitants, c'est globalement un fiasco. Tous les moyens sont bons pour vendre leurs bibles (lien amical, culture commune, souvenirs euphorisants, flatterie, émotion facile, et bien sûr remise commerciale avec échéancier de paiement), parfois même en revendiquant une certaine autorité religieuse (dans des moments de grande culpabilisation qui ressemblent à d'énormes mensonges), mais c'est clairement l'échec qui domine.

Au-delà de la spiritualité évidemment réduite à sa portion matérialiste et commerciale, le sujet de Salesman porte davantage sur ces quatre pauvres hères, contraints de vendre un maximum de produits sous la pression d'un patron qui n'hésite pas à se faire franchement menaçant. C'est leur vulnérabilité totale, bien plus que leur opportunisme marchand, qui est mise en exergue ici, occasionnant un sacré exploit : étendre la compassion du spectateur, naturellement établie pour les pauvres familles américaines, à ces quatre vendeurs perdus au creux d'une industrie en perdition et peu avare en promesses irréalisables.

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mardi 19 janvier 2021

Le Bateau d'Émile, de Denys de La Patellière (1962)

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"Dans la famille, il y a une tradition de la crise cardiaque devant les emmerdements."

Sans atteindre les sommets de la comédie dramatique française à caractère social de la fin des années 50 comme Rue des prairies ou Les Grandes Familles, ce film estampillé "qualité française" de Denys de la Patellière a le mérite de faire coïncider énormément de bonnes dispositions : des dialogues en béton armé (Michel Audiard), un scénario adapté doté d'un solide potentiel caustique sur la bourgeoisie d'après-guerre (Georges Simenon), et un cortège de comédiens qui s'en donnent à cœur joie chacun dans son registre (Lino Ventura, Michel Simon, Annie Girardot, et Pierre Brasseur notamment). Avec autant d'ingrédients de qualité, très certainement, on était en droit d'attendre beaucoup plus de cette histoire d'héritage menaçant la tranquillité des affaires d'une famille aristocratique d'armateurs de La Rochelle.

Sans doute qu'il manque un Gabin, pour le dire un peu crument, tant Ventura ne paraît pas toujours très à l'aise dans les nombreuses envolées que lui impose l'écriture de son personnage : beaucoup de colères, pas mal d'ivresse, et des oscillations entre gaieté simple et tristesse profonde. Des commentaires qui ne témoignent pas d'un féminisme avant-gardiste, aussi, il faut le reconnaître. Ces changements de registre très fréquents, qui confèrent d'ailleurs au récit un rythme parfois farfelu, ne fonctionnent pas de manière très naturelle, comme si les rouages manquaient un peu d'huile : ça coince de temps en temps. On peut aussi regretter la sous-exploitation patente du personnage (et de l'acteur a fortiori) interprété par Michel Simon, par lequel arrive le désastre au sein de cette famille propre sur elle : un débauché extrêmement riche, qui profitait de ses vieux jours à Tahiti, décide de rentrer en France pour se venger de sa famille et foutre le boxon en léguant sa fortune à son fils né d'une vieille liaison passagère — dont il ne connaît rien — et non à ceux qui attendaient l'héritage comme un dû. "La famille a une mine splendide. L'air toujours aussi connard, mais le teint frais ! La vertu, ça conserve", "Dans la famille, il y a une tradition de la crise cardiaque devant les emmerdements" et autres "Elle ressemble à sa mère... Elle sourit... Elle prend ça pour un compliment." Le frère du vieux trublion, président de la compagnie d'armateurs, est bien sûr fou de rage à l'idée que ce capital lui file entre les doigts pour atterrir dans ceux d'un misérable ouvrier qu'il a toujours considéré, non sans dédain, comme un vulgaire étranger issu de la populace.

Cette manigance pour priver sa famille de l'héritage tant attendu sera la source de nombreuses entourloupes et de grandes compromissions, les uns courbant l'échine autant que possible et les autres rivalisant d'ingéniosité (mais pas assez) pour tenter de rouler l'oncle sénile dans la farine — quitte à donner la main de sa fille, à promouvoir un neveu sur le tard, et tout un tas d'abjections diverses et variées. Le duo Ventura / Girardot tourne à plein régime pour donner corps à ces prolos en engueulades constantes suivies de réconciliations, recevant un immense cadeau tombé du ciel. De leur côté, Simon et Brasseur, vieux croûton rempli de poison et grand méchant aristo, forment des caricatures savoureuses qui participent à l'atmosphère légèrement comique et très attrayante du film.

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lundi 18 janvier 2021

Martin, de George A. Romero (1977)

martin.jpg, janv. 2021
"People are satisfied. They know so much, they think they know all. That makes it easy for all the devils."

Dans la filmographie de Romero, il n'y a pas que des zombies, très clairement. La proposition la plus originale qui me vient instinctivement à l'esprit est Knightriders, véritable bizarrerie de 1981 qui faisait le deuil de la décennie tout juste écoulée avec Ed Harris et Tom Savini en néo-chevaliers de la Table ronde. Sans atteindre ce degré d'originalité et sans prétendre à des jalons du zombie comme Night of the Living Dead (1968) ou Dawn of the Dead (1978), Martin s'aventure sur les terres du film de vampire avec un bagage pour le moins surprenant.

Comme souvent, on apprend énormément après visionnage en écoutant Thoret disserter sur le sujet avec sa passion communicative : https://www.youtube.com/watch?v=tAZPb4F0bLI

Martin n'est pas un film aimable, au sens où on ne l'apprécie pas directement et facilement, c'est le moins qu'on puisse dire. Avec son montage régulièrement bordélique et sa lecture des lieux parfois incompréhensible, avec des accès de baroque déstabilisant et avec son interprète principal très étrange, il y a de quoi se sentir paumé très vite. Pourtant, le montage et la mise en scène de quelques séquences suffisent à intriguer puissamment, comme l'introduction qui nous plonge dans le wagon d'un train pour un assassinat assez saugrenu ou encore la scène où Martin tombe sur l'amant d'une femme (sur laquelle il comptait jeter son dévolu), conduisant à une belle loufoquerie.

Car Martin, 17 ans, est persuadé d’être un vampire âgé de 84 ans, et nourrit une obsession pour le sang de ses victimes. Le sel du film tourne autour de cette ambivalence : est-il vraiment un descendant de Nosferatu, ou bien a-t-on affaire à un dangereux psychopathe ? Pour alimenter le délire, le film est ponctué de visions en noir et blanc (qui évoquent le souvenir des films de vampire gothiques des années 1930, avec des foules lancées à sa poursuite dans les Carpates par exemple) qui peuvent être interprétées de nombreuses façons, entre flashback et projection mentale. Dès la première séquence, on voit une vision fantasmée de la réalité par Martin, produisant une juxtaposition étrange avec ce qui se passe réellement.

Romero oppose — et conditionne, dans une certaine mesure — les agissements de Martin à la culture rigoriste du cousin Tada Cuda qui voit en lui un très sérieux suppôt de Satan à exorciser (cf. la fin et les effets spéciaux gore de Tom Savini). Martin s'en amusera à de nombreuses reprises, en mangeant de l'ail, en frottant la croix sur sa joue et même en se déguisant en vampire à l'aide d'une cape et de longues dents en plastique. "There isn't any magic!", dira-t-il avec insistance. Il n'y a que Martin pour s'imaginer en grand séducteur de ses victimes qui l'inviteraient dans leurs lits, dans la tradition du vampire, en décalage total avec la réalité de son quotidien.

C'est en un certain sens une déconstruction des archétypes du genre, au creux d'un imaginaire autant déprimant que délirant, à la fois doux et violent. D'un côté une sorte de conte initiatique centré sur un jeune garçon obsessionnel qui cherche sa place, de l'autre un conte horrifique sur un monstre sanguinaire qui se fait des films en s'inventant une sorte de monde parallèle. Entre garçon timide ou vampire psychopathe, le film n'aura de cesse d'osciller et Romero semble s'amuser à brouiller les cartes à travers divers modes narratifs et différents niveaux de réalisme. L'histoire d'un marginal presque toxicomane, impuissant, errant dans les faubourgs désolés de Pittsburgh — ville dans laquelle Romero a vécu —, comme une variation sur le thème de la solitude et de l'incommunicabilité, dans lesquels germe un mal singulier. Des propres mots de Romero, "il n'y a plus de magie : le rêve américain se délabre de la manière dont les corps se décomposent".

amplas.png, janv. 2021

dimanche 17 janvier 2021

Marqué par la haine, de Robert Wise (1956)

marque_par_la_haine.jpg, janv. 2021
"Look, don't worry 'bout a thing."

Sans être ni mon film de boxe préféré ni mon film de Robert Wise préféré (les deux coïncidant avec Nous avons gagné ce soir, aka "The Set-Up", d'une efficacité redoutable, réalisé 7 ans auparavant dans le cadre moins ambitieux et beaucoup plus modeste de la série B), cette incursion biographique du côté de la vie de Rocco Barbella offre un regard différent, complémentaire et d'un intérêt égal à mes yeux, de celui que proposera Stallone 20 ans plus tard dans son premier Rocky. J'ignorais tout du contenu de Marqué par la haine — le titre original est tout de même bien plus approprié, tant le titre français se focalise bizarrement sur un court arc narratif lié au père — jusqu'à sa connexité avec le plus célèbre des films de boxe aujourd'hui, mais le parallèle se construit de lui-même : contextualisation à travers la peinture d'un décor social autour d'une petite tête brûlée, canalisation de cette rage dans des gants de boxe, et bien sûr une homonymie frontalement évocatrice — Rocco Barbella aka Rocky Graziano aka Rocky Balboa.

Pour incarner le (futur) champion du monde des poids moyens de 1947, Robert Wise avait en première intention songé à James Dean, qui eut la mauvaise idée de mourir en 1955. A posteriori, on se demande bien comment l'acteur, en dépit de ses qualités avérées, aurait pu faire pour donner corps à un tel boxeur, et l'interprétation de Paul Newman de ce côté-là est une chance, si l'on peut dire. On est clairement au début de sa renommée, on le sent terriblement empêtré dans sa technique Actors Studio (la tentative sur l'accent italien y étant pour beaucoup), loin de ce qu'il démontrera dans des films comme Cool Hand Luke (1967, Stuart Rosenberg), Le plus sauvage d'entre tous (1963, Martin Ritt) voire même un peu plus tard Le Verdict (1982) chez Lumet. On peut aussi noter la présence furtive de Steve McQueen, alors total inconnu (il retrouvera Newman 18 ans plus tard dans La Tour infernale), qui imprime déjà quelque chose de fort malgré le caractère très limité de son personnage et de son influence ici.

Ce biopic insiste pas mal sur la vie tumultueuse du boxeur, sur ses séjours répétés en maison de correction, sur son passage dans l'armée américaine (dont il désertera), et sur sa vie sentimentale qui se nouera dans une incompatibilité avec la boxe — boxe qui l'a pourtant sorti de la rue et de ses magouilles. Toute la première partie est consacrée au social, à ses mauvaises fréquentations à New York, avec un petit côté lourdingue par moments, qui insiste beaucoup sur le déterminisme social. Tout cela concourt à construire une trajectoire dont l'apogée se situe à la fin dans le combat contre Tony Zale, qui fut une boucherie légendaire (les deux étant en sang à la fin du dernier round).

newman.jpg, janv. 2021

jeudi 14 janvier 2021

Aux postes de combat, de James B. Harris (1965)

postes_de_combat.jpg, déc. 2020
"The Bedford'll never fire first. But if he fires one, I'll fire one. — Fire one!"

ll suffit du cadre proche du huis clos maritime à l'intérieur d'un destroyer de guerre américain, navigant au large du Groenland en pleine Guerre froide, et d'un petit incident avec un sous-marin soviétique non-identifié pour que Aux postes de combat développe une ambiance anxiogène incroyable et un climat de tension franchement crédible. À la tête du navire, lancé dans une chasse à l'homme un peu aveugle, Richard Widmark impressionne dans son obstination croissante, que l'on ne prend absolument pas pour acquise au début du film : c'est sans doute là que se situe tout l'intérêt de la démarche de James B. Harris, faisant de ce capitaine Finlander un homme qui initialement dirige son bateau d'une main de fer, d'une manière assez simple, classique, et presque convenue dans ce registre, pour évoluer vers une sphère de contraintes et d'impasses pourvoyeuse de raideur morale et de nervosité terrible.

Sur le plan purement technique, il n'y a vraiment pas grand-chose : deux ou trois décors à l'intérieur du destroyer, quelques plans extérieurs avec notamment l'utilisation de maquettes ni sublimes ni ridicules, quelques éléments extérieurs perturbateurs incarnés par le journaliste-photographe un brin fouineur (Sidney Poitier) et le médecin infantilisé (Martin Balsam) qui pénètrent un microcosme très codifié. On remarque également la présence d'un tout jeune Donald Sutherland, dans le rôle très secondaire d'un membre de l'infirmerie. Et pourtant, avec si peu d'ingrédients, The Bedford Incident (du nom du navire américain à l'œuvre) parvient à se hisser au niveau de films instaurant des atmosphères de tension redoutables comme Fail-Safe aka "Point Limite " de Sidney Lumet — ce dernier lui étant d'une année antérieur.

Tout commence avec un faisceau de détails. D'un côté, la façon dont le capitaine gère son navire : terrorisés, les 300 membres de l'équipage ne se sont jamais fait porter malades. Les ordres sont parfaitement assimilés par tous, au point que l'ombre du capitaine flotte pendant un long moment, au début, alors qu'il n'apparaîtra à l'écran que bien plus tard. Une fois les présentations faites, le personnage de Widmark édictera sa philosophie et démontrera sa détermination de la plus froide et le plus directe des manières, sans pour autant en faire trop et l'enfermer dans la case du tortionnaire stéréotypé. D'un autre côté, il suffira d'un signal sonore inhabituel et d'un point anormal sur l'écran radar pour mettre le feu aux poudres. Dans les eaux territoriales du Groenland, un sous-marin est détecté : le capitaine Finlander, aidé par l'un des meilleurs capitaines de la Kriegsmarine passé du côté de l'OTAN après la guerre, décide de traquer coûte que coûte l'ennemi et d'attendre qu'il remonte à la surface pour son ravitaillement en oxygène pour le coincer — quitte à ce que cette traque pousse l'équipage adverse à l'asphyxie et l'équipage allié à l'exténuation, au bord de la rupture.

Le contexte historique, situé peu après la crise des missiles de Cuba, confère à l'approche un caractère réaliste particulièrement immersif : qui plus est a posteriori, lorsqu'on connaît l'histoire du sous-marin soviétique B-59 dont les officiers supérieurs, se croyant attaqués, envisagèrent de tirer une torpille nucléaire. Tous les éléments d'un conflit entre blocs sont là : les provocations, la dissuasion, la peur des conséquences, l'attente insoutenable. Avec en prime ici une conclusion hallucinante, d'une sobriété rêche et d'un pessimisme total. Une pépite très peu connue du cinéma paranoïaque typique durant la période de la Guerre froide.

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