dimanche 29 mars 2020

The Hunt, de Craig Zobel (2020)

hunt.jpg, mar. 2020
"Depends on whether they're smart pretending to be idiots or idiots pretending to be smart."

Les antagonismes aussi frontaux que profonds qui nourrissent et structurent les "débats" de la société américaine contemporaine a ceci de fascinant qu'ils parviennent, par des chemins de traverse, à enfanter de telles satires. Des régions cinématographiques où le mauvais goût est arboré sans détour, mais avec cette portion raisonnable de sens et de perspicacité qui le légitiment, à mes yeux, totalement. The Hunt, c'est ainsi un postulat de base très simple, tenu jusqu'au terme de sa démonstration : soit un petit groupe de cadres supérieurs rassemblés dans un manoir afin de s'adonner à une réactualisation très pragmatique de la chasse à courre, puisqu'il est question de chasser d'autres citoyens américains. Du côté des chasseurs, de riches démocrates (ce n'est jamais précisé mais le propos est explicite) sûrs de leurs convictions et prêts à tout pour les faire respecter, et du côté des proies, des rednecks républicains (même remarque) racistes, sexistes, climato-sceptiques et complotistes. Il suinte un épais manichéisme de tous les pores de ce concept, bien évidemment, et la couche de gore tout aussi épaisse qui enveloppe le message ne laisse place à aucun doute : on est bien du côté de la satire, et pour peu que cela ne soit pas au-delà de notre seuil de violence sanglante, l'expérience se révèle extrêmement jouissive dans ses soubresauts comiques.

Difficile de ne pas associer ce concept à celui d'un autre film sorti récemment, réalisé par Ike Barinholtz (acteur dans The Hunt) : The Oath, qui traite exactement du même sujet (l'impossible dialogue entre les différentes parties dans l'Amérique contemporaine) mais d'une manière beaucoup moins sanguinaire. La forme aura d'ailleurs eu raison du film, puisque sa sortie fut dans un premier temps repoussée à cause des fusillades de Dayton et d'El Pason en Août 2019, puis à cause de la pandémie de COVID-19.

The Hunt n'en finit pas d'aborder les tares de toutes les parties du spectre politique nord-américain, dans un second degré forcément très clivant, avec la suffisance des uns opposée à la connerie des autres. Le résultat de ces divergences fondamentales est un maelstrom inaudible et d'une incommensurable explosivité. L'acharnement méthodique avec lequel la protagoniste (incroyable Betty Gilpin) s'échine à ne pas se faire massacrer trouve un très bel écho dans la frénésie tout aussi méthodique de sa principale adversaire (Hilary Swank dans le rôle d'Athéna, déesse de la guerre, on avait compris). Un survival qui laisse certes s'écouler une bonne quantité d'hémoglobine et de tripes mais qui laisse aussi une place de choix aux dialogues pour alimenter la dimension satirique. On n'en finit pas de s'insulter parce qu'on a dit "Noir" au lieu de "Afro-américain", parce qu'on a utilisé "guys" pour désigner un groupe comportant plusieurs femmes, parce qu'on verse dans l'appropriation culturelle en s'habillant avec un kimono. Avec des punchlines du type "climate change is a fact, bitch!" et des bouteilles de champagne qu'on préserve en plein milieu d'une baston, parce qu'il faut pas déconner quand même. Les préjugés fusent dans tous les sens, les postures sont binaires et gravées dans le marbre, bref, le mépris est omniprésent. Dans son mépris infini, d'ailleurs, Athéna aura sous-estimé son adversaire ("You read Animal Farm? — Yes, ma'am, I did.") et participé à son propre anéantissement.

The Hunt (2019), mar. 2020

vendredi 27 mars 2020

La Sorcellerie à travers les âges, de Benjamin Christensen (1922)

sorcellerie_a_travers_les_ages.jpg, mar. 2020
Démons lubriques et décoctions de doigts de voleur

La Sorcellerie à travers les âges, aujourd'hui, au-delà du voyage à travers le temps et les pratiques relevant de la sorcellerie (ou supposées comme telle) raconté à l’origine par le réalisateur danois Benjamin Christensen, est un voyage qui revêt une toute autre dimension graphique. Une plongée intense dans une esthétique gothique et satanique, influencée par les années 20 germaniques, depuis la Perse antique jusqu’à l’époque contemporaine du film en passant par le Moyen Âge. En l’espace de 7 chapitres, on parcourt aussi bien le folklore des sabbats que les méthodes employées par l’Inquisition pour s’adonner à la chasse aux sorcières — dans une acception qui n’aura jamais été aussi littérale — au creux d’un style graphique terriblement envoûtant.

On peut d’emblée évacuer les petites rugosités accumulées avec le temps (un siècle quand même) qui rendent certaines dispositions tour à tour ridicules ou démesurément emphatiques : ce ton professoral, censé insuffler au film une composante documentaire, avec l’instituteur pédagogue qui montre le détail intéressant sur une illustration du bout de son crayon, ou encore cette ultime partie un brin poussive sur la réactualisation des superstitions à travers le traitement des pathologies mentales chez la femme (l’insensibilité dans une région du dos serait un symptôme de l’hystérie), constituent autant de bizarreries. Une ambition didactique qui écrase le film sous le poids de sa démonstration, mais allégée ailleurs par l’incroyable travail de composition (les silhouettes inquiétantes, les visages ridés, les démons lubriques, les décors en clair-obscur) rappelant le travail pictural de Pieter Brueghel ou Jérôme Bosch.

Car ce qui marque très fortement (la rétine, entre autres), ce sont ces sabbats de sorcières, ces mixtures concoctées à partir de crapauds, de doigts de voleurs ou de corps de nouveau-nés, ces foules entières converties au satanisme en embrassant la croupe du diable, ces envoûtements donnant lieu à des scènes incroyablement érotiques, ces reconstitutions de moments de torture d’une grande diversité. Toute l’artillerie technique disponible à l’époque est mobilisée, avec des surimpressions, des séquences en stop motion, des maquillages variés, des gros plans sur les visages burinés de vieilles femmes, pour alimenter une atmosphère horrifique (en prenant le parti des sorcières de toutes les époques) à la lisière du surréalisme, sous l’impulsion sans cesse renouvelée de la perspective documentaire. Ces éclats de violence, d’angoisse et de nudité, avec la lubricité des bacchanales et l’effroi des arrière-cuisines où sont préparés divers onguents, feront clairement date.

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jeudi 26 mars 2020

This Is Not A Dream, de Dadamah (1992)

this is not a dream.jpg, mar. 2020

Petite balade musicale, pour s'évader, se changer les idées. Dadamah est un groupe néo-zélandais relativement méconnu, auteur d'un unique album qui vaut le détour avant tout pour l'ambiance qu'il parvient à tisser. Le guitariste Roy Montgomery y est pour beaucoup, avec des atmosphères incroyables, sur des morceaux comme Too Hot To Dry (vraiment hypnotisant pendant 9 minutes) et Limbo Swing, excellente mise en bouche. Le paysage sonore relève presque du rêve éveillé (si ce n'est du cauchemar), avec une dose correcte d'expérimental (c'est-à-dire pas beaucoup en ce qui me concerne). Comme une version Post-Rock du Velvet Underground sur certain morceaux — Limbo Swing fait penser au célèbre Heroin, avec son lent crescendo sonore et émotionnel.

Extrait de l'album, Too Hot To Dry :

Un autre morceau : Limbo Swing.

dadamah.jpg, mar. 2020

mercredi 25 mars 2020

So Long, My Son, de Wang Xiaoshuai (2019)

so_long_my_son.jpg, mar. 2020
Fragments d'histoire(s) chinoise(s)

Il existe dans le cinéma chinois contemporain une frange de réalisateurs qui semble adopter une position relativement homogène pour raconter l'histoire de leur pays, de la fin de la révolution culturelle jusqu'à aujourd'hui. Au sein de ce groupe, on retrouve des fresques imposantes s'étalant parfois sur près de quatre heures, qui entendent balayer de grandes fenêtres temporelles souvent sur plusieurs décennies. Le registre de la tragédie est régulièrement abordé sous la perspective du mélodrame familial, à travers la fragmentation des communautés et l'impuissance des individus face aux grands mouvements d'ensemble. Cette thématique de la déconstruction se retrouve ainsi, presque nécessairement, dans les dispositifs de mise en scène qui manipulent de manière très régulière des narrations elles aussi fragmentées, des reconfigurations temporelles avec des sauts dans le passé ou dans le futur, des changements de tonalité captés sur des rythmes extrêmement lents, le long d'un fil rouge intimiste qui sème ses symboles comme s'il s'agissait d'un jeu de piste.

Ces propositions dotées d'un potentiel clivant non-négligeable peuvent se révéler décevantes, déconcertantes, on le comprend aisément, et elles sont a minima déroutantes. Les premiers temps peuvent être assez obscurs, quand on baigne dans la confusion des temporalités parsemées d'ellipses et tant que les liens entre personnages ne sont qu'au stade de l'esquisse. Ces obstacles dressés sur le chemin des narrations conventionnelles peuvent relever autant du parti pris constructif que de la posture stérile. Comme les deux faces d'une même tentative de virtuosité.

Pour nommer les choses, on peut penser à :
- Jia Zhang-ke, avec A Touch of Sin (2013, quatre histoires sur la condition de plusieurs milieux sociaux), Au-delà des montagnes (2015, trois temporalités autour d'une famille face au changement de civilisation), et Les Éternels (2019, un couple à travers trois grands moments de sa vie).
- Hu Bo, avec An Elephant Sitting Still (2019, quatre solitudes pour un portrait choral imposant de la douleur contemporaine).
- Bi Gan, avec Kaili Blues (2015, nébuleuse sensitive où la linéarité du temps et les degrés de réalité volent en éclats en arrivant dans un petit village) et Un grand voyage vers la nuit (2019, rêve et souvenirs pénètrent le réel et charpentent le récit).
- Diao Yi'nan, avec Black Coal (2014, enquête policière qui navigue à travers le temps et les transformations de la société) et Le Lac aux oies sauvages (2019, plongée nocturne dans les bastions industriels où les flashbacks remodèlent le présent en flirtant du côté du néo-noir).
- Zhang Yimou, avec Coming Home (2014, drame historique propret sur l'impact de la révolution culturelle, à travers l'histoire d'une femme amnésique et des retrouvailles impossibles avec son mari sur plusieurs décennies).

Et, donc, Wang Xiaoshuai avec So Long, My Son, qui entend épouser une configuration similaire (serait-ce la naissance d'une forme d'académisme ?) pour établir le portrait de deux familles aux destins intimement mêlés, sur près de 40 ans. Le contexte historique est donc désormais familier : il s'agit de suivre les répercussions des dernières années de la révolution culturelle et de la politique de l'enfant unique sur un petit groupe d'individus unis dans la tragédie posée en introduction — la noyade d'un enfant. L'absence d'un être cher, au même titre que le malheur suscité par un cours d'eau, hanteront les trois heures passées auprès de Liyun et Yaojun au gré d'une symbolique diffuse. Trois heures et quarante années de reconstruction au fil de l'eau et de l'écriture de l'histoire de la Chine contemporaine, le long d'un récit extrêmement sinueux : la dimension non-chronologique des événements, avec une linéarité à grande échelle mise à mal par une somme continue de non-linéarités ponctuelles, exige une attention de tous les instants et peut rendre la compréhension de la première heure assez périlleuse.

Un voyage aux côtés de deux familles dont le portrait serait effectué par petites touches éparses et successives, alimenté en cela par des bribes de leur passé qui nous reviendraient de manière irrégulière, comme les flots de la séquence inaugurale (tournée en plans continus et très lents) qui ne cesseront pas de revenir sur le devant du récit au gré des ellipses ou des associations d'idées, comme un cauchemar vaporeux mais tenace. Sans doute Wang Xiaoshuai se fait-il un peu trop insistant au niveau de la grammaire, au détour de plusieurs rimes cinématographiques insistantes (les prénoms identiques des deux fils "uniques", le parallèle avec l'enfant du couple d'amis, le grand déballage final). Mais cette façon dont les existences sont modelées, si ce n'est malmenées, baignant dans les incertitudes caractéristiques de ce courant (temporelles et relationnelles), compose une fresque intense et indélébile.

banc.jpg, mar. 2020

mardi 17 mars 2020

Dalton Trumbo, de Jay Roach (2015)

dalton_trumbo.jpg, mar. 2020
Trumbo s'en va-t-en guerre

Même en sachant que les espoirs nourris par l'intérêt qu'on porte à un tel personnage et à une telle époque cinématographique seraient inévitablement déçus, Dalton Trumbo procure des sentiments extrêmement mitigés, presque contradictoires. Les raisons sont nombreuses, mais on ne peut en réalité s'en prendre qu'à soi-même d'avoir pu imaginer un résultat autre.

Ce film est-il à destination des cinéphiles purs et durs ? Si oui, il y a fort à parier que beaucoup seront déçus devant la pauvreté du fond, tant le film n'apporte aucun élément nouveau dans les faits (dans les grandes lignes) ou dans l'analyse, à la lumière du monde d'aujourd'hui en général ou de l'industrie cinématographique en particulier. Ceux qui connaissent la terminologie qui entoure ces événements (le principe du blacklisting au cinéma, les 10 d'Hollywood, le House Un-American Activities Committee, et plus généralement le maccarthysme) n'apprendront pas grand chose — même si cela ne veut pas dire que le film ne se suit pas tranquillement, sans forcer.
Est-il à destination des personnes n'ayant jamais entendu parler du scénariste et réalisateur Dalton Trumbo ? On doit alors se demander dans quelle mesure ceux qui ne connaissaient pas déjà son histoire par eux-même, à travers ses scénarios ou son unique film, trouveront un intérêt ici, dans la durée, une fois passée l'éventuel plaisir de la reconstitution des années 40 et 50. J'ai du mal à croire que beaucoup feront le lien entre maccarthysme passé et mystifications présentes, à la lumière de ce film. En ne s'intéressant pas fondamentalement aux raisons d'un tel rejet, en circonscrivant la peur et la haine communistes à un épisode antédiluvien de l'Histoire américaine, il n'invite pas à se poser de telles questions.

Je ne tirerai pas sur l'ambulance, il faut d'abord reconnaître que même si on a affaire à un biopic — comprendre un ersatz de documentaire — assez lisse, le sujet retenu en dit déjà beaucoup, il ne s'agit pas d'un choix anodin dans son pays de production, aux États-Unis (assertion bien moins valable, sans doute, en Europe et ailleurs). Même les cartons introductifs et conclusifs, expliquant les vagues successives d'adhésion au parti communiste américain (pendant la Grande Dépression, contre la montée du fascisme, et boostées par l'alliance avec l'URSS pour contrer l'Allemagne nazie) et explicitant les faits de fin de vie de Trumbo (photos à l'appui, of course), auraient pu être pire. On en viendrait presque à excuser la présentation du communisme que fait Trumbo à sa fille en lui expliquant que partager son sandwich jambon fromage avec son camarade qui n'a rien pour manger, c'est déjà être communiste... Il y avait même presque de bonnes idées éparses, notamment à présenter les contradictions de Trumbo (là où lui n'en voyait pas), le riche mais radical, le communiste à grande piscine, mais aussi les difficultés qu'on pouvait alors éprouver à joindre la lutte pour la liberté d'expression à celle des droits des Noirs, sous l'égide du Cinquième amendement de la constitution. Disons que pour un certain public, tout cela sera d'un académisme ronflant, et pour un autre, ce sera une fière revendication et une solide remise en question.

Non, ce qui fait pencher la balance d'un côté ou de l'autre, à titre personnel, c'est la caricature un peu trop appuyée (pour ne pas dire ratée) de certains personnages-clés. Disons que s'il est noble de vouloir égratigner l'image bien lissée par le temps de John Wayne l'ardent patriote dans son propre pays, le faire de la sorte est particulièrement navrant. Il faut le voir pour le croire. On n'oserait pas une telle image de the Duke dans un spectacle parodique de collégiens. Mais quelque part, l'anti-communisme primaire est ainsi caricaturé au même niveau que le communisme lui-même... Reste que beaucoup d'autres seconds rôles sont très mollassons, à commencer par Edward G. Robinson (le pleutre au regard fuyant), Kirk Douglas (le vaillant aux pectoraux saillants), ou encore Otto Preminger (l'Autrichien sévère mais doux). Seul John Goodman parvient à arracher quelques sourires en producteur de B-movies impulsif, rôle qu'il semble assurer avec une gouaille sûre depuis plus de 20 ans (Panic sur Florida Beach de Joe Dante date de 1993).

Il y a aussi, quelque part, l'idée un brin dérangeante qui a trotté dans ma tête tout le long du film, en connaissant le passé et le passif de Jay Roach, dont Trumbo semble être la première œuvre "sérieuse". Mais je laisse le procès d'intention de côté, on dira qu'il s'agit là d'une caractéristique beaucoup plus générale et inhérente au genre, le biopic. Le plus dérangeant, en définitive, ce n'est pas le fait que le film se contente de retranscrire sagement quelques étapes-clés de la vie de scénariste de Dalton Trumbo : c'est surtout cette focalisation sur une forme d'abnégation, de dépassement de soi, de quête tournée vers l'impossible dont nous gratifie l'industrie hollywoodienne. Sempiternellement. Même si le contexte ne se prête pas vraiment à ce genre d'interprétation, on en vient à se demander (dans un délire paranoïaque) si la machine ne cherche pas à égratigner sa propre image passée pour mieux glorifier son état présent.

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lundi 16 mars 2020

Trois dans un sous-sol, de Abram Room (1927)

trois_dans_un_sous-sol.jpg, mar. 2020
Avant-garde de l'émancipation

Derrière ce titre mi-suggestif mi-glauque se cache un film soviétique d'une étonnante liberté de ton. On est dans les années 20 et Abram Room aborde de manière parfaitement explicite une série de thèmes d'une modernité incroyable : dans cet appartement moscovite (aux apparences légèrement bourgeoises quand même) où se retrouveront deux ouvriers et la femme de l'un d'eux, il sera question de triolisme et de libertinage à peine voilés, d'homosexualité, de féminisme et même d'avortement.

Cette scène comique dans laquelle les deux hommes Vladimir et Nikolaï s'embrassent, l'un faisant une blague et l'autre pensant embrasser la femme, est vraiment mémorable. De l'autre côté du spectre émotionnel, il y a ce moment où les deux hommes décident de concert que la femme enceinte doit avorter, sans avoir cherché à en discuter au préalable avec la principale concernée. Lorsque Lioudmila se retrouvera dans la salle d'attente d'une clinique, toute seule, au moment de faire un choix, c'est la place de la femme au sein de la société soviétique qui se trouve questionnée. Elle choisira la voie de l'émancipation en mettant les voiles.

On se croirait à certains moments dans l'équivalent russe du Forbidden Hollywood, ces films de l'ère Pré-Code qui manifestaient une incroyable liberté de forme et de ton avant la mise en place de la censure Hays. Avec en prime quelques aperçus poétiques de la vie à Moscou au début du 20ème siècle, dans la rue et sur les chantiers de construction, comme une vague évocation du cinéma à venir de Dziga Vertov (L'Homme à la caméra sort deux ans plus tard) — ou Walter Ruttmann la même année, du côté allemand, avec Berlin, symphonie d'une grande ville.

appart.jpg, mar. 2020

samedi 14 mars 2020

Game Change, de Jay Roach (2012)

game_change.jpg, mar. 2020
"You don't think she's too outside the box?"

Jay Roach est décidément un étonnant contemplateur satirique de la société américaine, depuis une position politiquement très acerbe, si on l'évalue à l'aulne de quelques-unes de ses productions récentes : Dalton Trumbo, Scandale (Bombshell), et ce Game Change, donc, qui retraçait 4 ans après la campagne présidentielle américaine de 2008 le parcours de l'inénarrable Sarah Palin. Et alors que l'on garde bien en tête l'interminable liste des boulettes, des situations gênantes et des prises de position vaseuses du gouverneur d'Alaska plus d'une décennie plus tard, le réalisateur américain y accorde une attention tout à fait étonnante, à la faveur d'un portrait incroyablement pondéré — au regard de la personnalité de sa protagoniste.

"Primary difference being Sarah Palin can't name a Supreme Court decision, whereas Barack Obama was a constitutional law professor."

Il ne sera jamais question de se moquer du manque (voire de l'absence totale) de discernement de Palin qui se manifeste constamment, au détour de quelque question que ce soit ayant trait à autre chose que la thématique de l'énergie en Alaska. Confusion entre Al-Qaïda et le régime de Saddam Hussein, incapacité de distinguer l'Irak de l'Afghanistan, "je connais bien la Russie car je la vois de mon balcon" (en substance), positions créationnistes abracadabrantesques, appel à la haine d'Obama sous prétexte qu'il serait Arabe, inculture totale dans toutes les directions... Les angles d'attaque ne manqueraient pas pour s'adonner à un dégommage en règle, et pourtant Jay Roach ne cherchera jamais vraiment à ridiculiser Palin au-delà du strict minimum inévitable qui accompagne la présentation de certains faits simples. Au contraire, une certaine empathie se crée autour de ce personnage méprisé par beaucoup, y compris dans son entourage professionnel proche. Car là n'est pas vraiment le point focal du biopic.

"There's a dark side to American populism. Some people win elections tapping into it. I'm not one of those people."

L'élection présidentielle n'est en réalité qu'un prétexte, une période de catalyse durant laquelle le jeu des communicants (très bien incarnés par Woody Harrelson et Sarah Paulson) peut se voir au grand jour plus qu'à n'importe quel autre moment. Cela relève de l'évidence : les représentants politiques sont castés comme le seraient des stars, et ils deviennent le réceptacle de discours et de "pensées", définis par une foule sous-jacente de spin doctors, qu'ils se contentent de régurgiter du mieux qu'ils peuvent. Formatés malgré eux par le travail des autres, en quelque sorte, de façon à rentrer de force dans le moule. Dans ce jeu de marionnettistes, Julianne Moore excelle dans le rôle de Sarah Palin (incroyable, vraiment) et Ed Harris dans celui de McCain ne détonne pas. Elle la conservatrice inconsistante et instable, lui le conservateur cultivé et apaisé — en totale contradiction avec la radicalisation de son parti gangréné par le poids du Tea Party, d'ailleurs. Rarement ai-je vu un tel bouillonnement, en prise directe avec les rouages de la machine électorale, avec l'illustration ahurissante de l’abîme qui peut séparer l'assurance affichée des candidats en toutes circonstances, de manière presque obligatoire, et la complexité alliée à la diversité des sujets qu'ils entendent maîtriser.

"No news story lasts more than 48 hours any more. News is no longer meant to be remembered. It's just entertainment." couple.jpg, mar. 2020

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