samedi 12 octobre 2019

With the Lord for Cowards You Will Find No Place, de catl. (2010)

With_the_Lord_for_Cowards_You_Will_Find_No_Place.jpg, oct. 2019

Du son produit par ce duo canadien de Toronto, quelque chose se dégage instantanément. Ce côté légèrement primitif, cet accent mis sur la rythmique coûte que coûte, ce son de guitare distordu avec un bottleneck : tous ces ingrédients rendent le délire tout à fait communicatif. La recette est simple, ils ne réinvente pas nécessairement le Blues crado, mais dans ce duo guitare / batterie et voix masculine / voix féminine, ils ont trouvé un combo détonant. Quelques ballades par-ci, quelques passages à l'harmonica par-là, et on n'est pas vraiment surpris d'apprendre qu'ils apprécient Hasil Adkins, au détour de quelques reprises en live. En cinq albums, il n'y aura eu aucune déception.

Extrait de l'album : Workin' Man's Soul.

Et aussi, picoré sur leurs autres albums : Sundown and Slow, Hold My Body Down, A Pick-Up Killed My Ford. band.JPG, oct. 2019duo.jpg, oct. 2019

jeudi 10 octobre 2019

La Fugue, de Arthur Penn (1975)

fugue.jpg, oct. 2019
"Why don’t you just be content you’ve solved the case?"

Un peu comme Gene Hackman pense avoir cerné les contours de l'affaire sur laquelle il enquête en tant que détective privé, la première partie de Night Moves laisse entrevoir (à tort) un thriller de facture très classique dans le cadre certes fort affriolant des 70s américaines. Une histoire de fugue, une ado lassée du carcan familial entretenu par une mère lubrique et vieillissante, l'horizon des possibles ouvert par les bords de mer des Key West... Le tableau a beau être familier, il renferme dans chacun de ses recoins quelque chose d'imprévu. Et de la même façon que le protagoniste se prend la réalité en pleine face ("I didn’t solve anything, just fell in on top of me" répondra-t-il à la femme qui lui demande "Why don’t you just be content you’ve solved the case?"), on se prend en pleine gueule des éclairs d'une noirceur insoupçonnée.

Le ton est pourtant plutôt tourné vers l'humour et la décontraction dans un premier temps, entre un clin d'œil aérien à La Mort aux trousses sur un tournage, une blague vacharde sur Ma Nuit chez Maud ("I saw a Rohmer film once. It was kinda like watching paint dry", en sachant que Penn l'europhile appréciait beaucoup le réalisateur français), et des restes de la libération sexuelle de la fin des 60s avec les trombines toutes en jeunesse de James Woods et Melanie Griffith. Mais tous ces atours brillants sont autant de miroirs aux alouettes, ils ne sont là que pour dissimuler une transformation intérieure, un renouvellement du genre en profondeur. Un peu comme Robert Altman s'intéressait plus à la toile de fond alimentée par le portrait de l'Amérique californienne qu'à l'intrigue policière dans Le Privé (1973), Arthur Penn se focalise beaucoup plus sur le parcours chaotique de son détective. Il semble garder le contrôle quelle que soit la situation alors que c'est la tempête à l'intérieur : les passages introspectifs n'auront de cesse d'éclairer une partie différente de sa personnalité, lorsqu'il apprend que sa femme le trompe ou lorsqu'il pénétrera dans des milieux plus opaques que prévus.

L'ambiguïté règne dans cet univers où la duplicité semble être la norme, faisant de tous les personnages des êtres insaisissables. Plus on avance et plus la thématique du doute existentiel s'amplifie chez Gene Hackman, pour se révéler dans une épiphanie riche en désenchantement et en désillusion. Le détective se sera planté sur toute la ligne, dans sa vie privée comme dans son métier, mené en bateau dans toutes les directions même s'il affiche une position de contrôle, dans une tentative de dédramatisation étonnante — sa réaction face à l'infidélité de sa femme est particulièrement surprenante. Certains des personnages veulent y voir de petites réussites épisodiques, mais c'est bien l'échec le plus noir qui l’assaillira inlassablement, dans cette enquête qu'il ne sera jamais parvenu à saisir, dans cette partie d'échec perdue qui toujours l’obsédera (le fameux "knight move" qui se retrouve presque dans le titre original), et dans ce mouvement circulaire final, à bord d'un bateau allégorique qu'il n'aura pas réussi à contrôler.

underwater.jpg, oct. 2019

jeudi 03 octobre 2019

La Chute de la maison Usher, de Jean Epstein (1928)

chute_de_la_maison_usher.jpg, oct. 2019
Possession et catalepsie

Le cinéma expérimental des années 20 et 30 a quelque chose de vraiment passionnant, pour peu que l'on soit réceptif aux univers expressionnistes, aux poèmes surréalistes, ou encore aux contes gothiques. Sans aller du côté des expériences les plus extrêmes à la Dziga Vertov (L'Homme à la caméra sortira un an plus tard) ou comme La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer sorti la même année, il serait tentant de voir dans la démarche furieusement avant-gardiste de Jean Epstein le prolongement de travaux initiés par d'autres bâtisseurs comme Robert Wiene ou Friedrich Wilhelm Murnau. Le gothique de certaines séquences (notamment le transfert du cercueil de Lady Madeleine vers la crypte, à travers un bois brumeux et menaçant) semble réactualiser les codes définis par Nosferatu le vampire (1922) tandis que l'altération des décors lorsque Sir Roderick Usher sombre dans la folie peut se voir comme un vague écho des transformations très anguleuses dans Le Cabinet du docteur Caligari (1920) — dans l'effet que ces transformations produisent sur la perception du réel.

L'adaptation de Poe laisse à Epstein une grande latitude dans l'exploitation des atmosphères à la fois mystérieuses et inquiétantes : au-delà de la pure modernité de la mise en scène du point de vue strictement technique, il semble toujours y avoir un souci de l'effet produit. Il y a des mouvements de caméra très étonnants pour l'époque ainsi qu'une utilisation assez classique de la surimpression, mais certains effets extrêmement simples charpentent des atmosphères d'une incroyable singularité. C'est notamment le cas à l'apogée de la thématique principale, celle de la vampirisation par l'œuvre artistique : alors que le peintre termine son tableau, après qu'il a entièrement absorbé l'essence vitale de son modèle, un simple ralenti sur le corps de la femme, dans sa chute, produit un effet envoûtant, presque terrifiant, comme un électrochoc de poésie fantastique.

Cette manipulation du temps est d'ailleurs omniprésente dans la seconde partie du film, avec une dilatation étrange qui produit une ambiance très particulière, alors que le protagoniste se morfond dans le déni. Dans ces atmosphères où la poésie bourgeonne au creux d'un temps suspendu, où l'on ne sait jamais sur quel pied danser, entre réalisme et onirisme, on se croirait sur (voire sous) le bateau de L'Atalante — d'autant que dans ce dernier, fruit du cinéma parlant, Jean Vigo jouait beaucoup avec des codes du muet.

Plus que le discours sur l'absorption de l'être par l'art et sur la douleur qui accompagne le processus créatif, à travers le dépérissement du modèle consumé par le pinceau de l'artiste mais aussi la résurrection fantomatique de cette dernière dans la destruction de la demeure, ce sont toutes ces images qui resteront en mémoire, en l'assaillant de ses impressions fantastiques. Décidément, Finis Terrae et sa poésie documentaire semble à des années-lumière... alors qu'il sortira l'année suivante. La suggestion morbide hante tout le film, dans cette histoire de possession jusqu'à la mort, et nourrit une forme de catalepsie dont on ne ressortira qu'à travers les flammes d'une maison détruite.

bois.jpg, oct. 2019

mercredi 02 octobre 2019

Prospect, de Zeek Earl et Christopher Caldwell (2018)

prospect.jpg, oct. 2019
Laconisme et curiosité

Dans la lignée des films comme I Am Mother, ce Prospect confirme que de toutes petites productions (on imagine en tous cas un budget pas franchement pharaonique) peuvent très bien rivaliser avec les porte-étendards de l'industrie, armés de leurs centaines de millions de dollars de budget et repus de leurs milliards de dollars de recettes. La rivalité se manifeste sur le terrain de l'intention, sans doute pas sur celui de l'ambition, mais le résultat du travail de Zeek Earl et Christopher Caldwell (qui adaptent au format long un de leur court-métrage sorti en 2013) est particulièrement éloquent : l'immersion dans l'univers SF et dans l'atmosphère de cette lune verte est ici incroyablement réussie. Les éléments singuliers se marient très agréablement avec d'autres notes beaucoup plus familières.

Cette sensation d'équilibre ne tient pourtant à pas grand-chose : des costumes et des accessoires simples mais bien pensés, des mises en situation qui ne prémâchent pas tout le boulot, des péripéties qui ne s'accompagnent pas de scènes introspectives longuement explicatives ou de glaçage écœurant au pathos... L'impression que l'absence de défauts majeurs est en train de devenir une qualité à part entière gagne peu à peu du terrain, tout particulièrement dans le registre de la science-fiction qui peut dorénavant virer au gavage d'effets spéciaux bourratifs sans effort. Dans Prospect, on est tout de suite projeté dans l'univers de la diégèse, sans être pris par la main, avec toutefois la possibilité de se familiariser en douceur avec les contraintes, les lieux et la terminologie. On sent bien que le film ne peut pas se permettre de grands écarts flamboyants, mais ce à quoi il se cantonne, il le fait bien : je pense notamment à la minutie avec laquelle est décrite l’extraction des "pods" afin d'accéder au précieux minerai, avec tout un tas de petits outils et de liquides exotiques manipulés avec grand soin. Il y aurait pu y avoir beaucoup plus de détails et de textures dégueulasses, mais le côté brut de l'extraction (tant sur le plan esthétique que dans le procédé technique) conserve un certain charme.

Mais ce ce qui est le plus appréciable, et de loin à mes yeux, c'est le soin apporté à la confection de l'ambiance qui règne à l'intérieur de cette jungle SF luxuriante, à la fois chaleureuse et vénéneuse, ces couleurs chaudes envahies par des petites particules évanescentes qui flottent dans les airs, cette lumière et ces teintes si singulières... Le dépaysement et l'immersion par les sensations sont quasiment immédiats, alors que nombre de blockbusters génériques du genre ne sont jamais parvenus à un tel résultat — chez moi. C'est très réussi, et dans ces conditions, je suis dans les bonnes dispositions pour accepter facilement la trame minimaliste de ce pseudo-western à la lisière du survival, saupoudré d'aventure. D'autant que les scénaristes ne se sont pas appesantis sur la quête familiale, sur le sens du sacrifice, sur la douleur de la désunion, etc. Tout cela est laissé à notre libre appréciation, tout comme de nombreuses choses (parfois essentielles) sont volontairement (ou sous la contrainte du budget) laissées floues. Le laconisme comme générateur de curiosité. Avec un peu plus d'envergure et d'ambition, en repoussant à peine les limites du scénario qui peut par moments apparaître un peu étriqué, on avait là un excellent film de SF. En l'état, Prospect est un très bon petit film de SF dont la simplicité, la sobriété et l'application constituent une grande partie de son charme.

jungle.jpg, oct. 2019

lundi 30 septembre 2019

Western, de Valeska Grisebach (2017)

western.jpg, sept. 2019
Asphyxie des antagonismes en Bulgarie

Le western, il faut aller le chercher dans les codes détournés du genre, transposés à l'Est de l'Europe, là où les Bulgares font office de nouveaux Indiens et où les colons américains sont remplacés par des ouvriers allemands détachés. Ce qui est d'ailleurs très agréable dans Western, c'est que l'on n'est pas du tout contraint de lire le contenu à l'aulne de cette grille-là, elle restera largement sous-jacente, en filigrane : c'est une très bonne chose à mes yeux, la démarche ne montrant aucun signe d'artificialité selon des schémas que l'on nous ferait ingurgiter de force. On peut aussi beaucoup apprécier la volonté de Valeska Grisebach d'illustrer la confrontation entre deux mondes — pas si imperméables et homogènes que ce que la situation initiale laisse penser. Il y a certes les Allemands et les Bulgares, mais il y a aussi tous les éléments perturbateurs qui n'obéissent pas à un cahier des charges clairement établi et lisible au préalable. Le protagoniste Meinhard est à ce titre l'exemple typique de cette incertitude constructive, car derrière ses attributs de héros taciturne, solitaire, et débrouillard, on a toujours du mal à cerner sa personnalité et ses humeurs. Que ce soit un élan amoureux ou un coup de sang, son laconisme empêche de lire en lui comme dans un livre ouvert.

Je n'aurais en outre jamais pensé que la campagne bulgare puisse être le siège d'une telle intrigue, comme une version européenne et un peu plus verte du grand Ouest, des contrées magnifiques, arides, sauvages. Un décor de choix pour cristalliser les tensions et pour laisser infuser le discours sur le fossé qui sépare deux pays européens, comme si un autre affrontement que celui sur l'accès à l'eau (pour un chantier de construction) avait lieu, entre l'arrogance impérialiste de l'Ouest et le dénuement de l'Est. Comme si on opposait la pauvreté au mépris. Le racisme prend des formes très différentes, selon tous les axes imaginables. Il est intéressant de noter qu'il s'agit d'un regard féminin sur un monde essentiellement masculin, et traversé par des rivalités typiquement masculines : il en résulte une douceur très singulière, dans la façon de suivre le protagoniste mutique dans la nature ou dans la façon de décrire son rapport à un cheval. Une démarche que l'on pourrait presque qualifier de naturaliste — le personnage principal, comme beaucoup d'autres, est interprété par un amateur. Une douceur qui partage toutefois l'espace avec une tension sourde, latente, se cristallisant à plusieurs reprises dans des accès de violence, au détour d'un couteau sorti, d'un coup de fusil, d'une bagarre soudaine. Au sein de ce réseau dense d'amitiés timides et d'antagonismes brûlants, l'asphyxie guette. Deux mouvements condensés de manière un peu trop schématique dans les deux personnages allemands principaux, mais qui parviennent à se nouer pour tisser un portrait de l'errance peu banal.

drapeau.jpg, sept. 2019

lundi 23 septembre 2019

Long Weekend, de Colin Eggleston (1978)

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Réveil dans la terreur

Il n'y a que dans le cinéma australien des années 70 que l'on peut espérer découvrir ce genre de pépite. Que ce soit avec Ted Kotcheff (Réveil dans la terreur, 1971), Nicolas Roeg (La Randonnée, 1971), Peter Weir (La Dernière Vague, 1977) ou encore George Miller (Mad Max, 1979), les jalons représentatifs de cette petite parcelle géographique et temporelle ne manquent pas. Et chacun apporte sa petite pierre à l'édifice d'un cinéma qui s'intéresse au moins autant à l'ambiance qu'à l'action à proprement parler, en tissant avec grand soin des atmosphères tour à tour angoissantes ou oppressantes, et toujours singulières et mystérieuses. Ce sont des univers (graphiques mais aussi sonores) qui laissent des marques indélébiles. Long Weekend vient compléter cette liste non-exhaustive et agréablement hétéroclite, en se focalisant sur un couple parti le temps d'un weekend sur la côte Sud de l'Australie, près de Phillip Island, alors que les deux amants se trouvent au cœur d'une crise dont les contours se dévoileront peu à peu. Un long, très long weekend, qui s'avèrera interminable pour les deux pauvres hères.

Long Weekend, en bon (voire très bon) film d'ambiance, joue extrêmement bien avec les atmosphères dans lesquelles on s'immerge. On se familiarise rapidement avec ce couple au bord du divorce, avant d'atterrir dans un petit coin de nature magnifique, près de l'océan, bordé de forêts à perte de vue. Au milieu de ce décor idyllique, les culpabilités réciproques s'enveniment, les disputes montent d'un ton et finissent par s'embraser. Bizarrement, la nature environnante ne semble pas apprécier la présence de ces deux-là, et les signes menaçants se font de plus en plus fréquents, à mesure que l'homme dégueulasse le paysage. Comme dirait mon alter nominum ego, "Ils vont polluer toutes les plages, / Et par leur unique présence, / Abîmer tous les paysages". Lui exprime sa virilité primaire avec son fusil, défonce les lamantins et effraie les oiseaux, pendant qu'elle s'enfonce dans une névrose en lien avec sa maternité. Entre les deux, la nature mettra les choses au clair.

À la lisière du fantastique et de la paranoïa, Colin Eggleston dépeint habilement le viol d'une contrée sauvage. Il faut dire qu'entre un kangourou écrasé, un œuf d'aigle explosé, un lamantin assassiné 15 fois, un mégot comme départ d'incendie, de l'insecticide balancé à foison, et des poubelles éparpillées en pagaille, il y a de quoi leur en vouloir. Mais l'oppression de la faune vue comme un acte de vengeance en réaction à l'agression de l'homme intervient dans un cadre invariablement naturel, comme si ce décor sauvage magnifique souillé par l'être humain se rebellait par simple réflexe, sans intervention surnaturelle, sans irruption du spectaculaire. L'angoisse monte lentement, chargeant l'atmosphère d'une menace lourde et latente, personnifiée à travers un aigle, un opossum, un serpent, ou un lamantin (confondu avec un requin : Jaws sortait 3 ans auparavant). L'habillage sonore alimente cette angoisse avec ces bruits secs, ces fourrés qui bruissent, et surtout ces lamentations très perturbantes. À chaque agression de la part de l'homme, c'est souvent par des sons que la nature répond, comme s'il s'agissait d'entités interconnectées. Tout cela concourt à transformer progressivement, de manière presque imperceptible, un coin de paradis en un endroit effrayant, siège d'un survival délicieux.

Peter: It's a Dugong. A Sea Cow. Apparently there used to be thousands of 'em all along the coast until they were killed off for oil.
Marcia: It's ugly.
Peter: Yeah. She's not very pretty out of the water, is she.

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vendredi 20 septembre 2019

I Am Mother, de Grant Sputore (2019)

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Réactualisation informatique de la théorie du consentement

Les films de science-fiction contemporains produits avec des budgets (relativement) réduits produisent régulièrement de belles surprises. On pourrait même se demander si ce n'est pas exclusivement dans cette direction-là qu'il faudra regarder à terme pour trouver quelque chose de vraiment novateur, loin de l'ambition démesurée, de l'esbroufe, du pathos, ou encore de la répétition sempiternelle des mêmes motifs depuis 1968. En combinant des ingrédients pas nécessairement originaux (un peu de Terminator, quelques références à Alien) dans un fond de sauce typiquement contemporain (les décors de cette forteresse aseptisée font penser à ceux de Ex Machina par exemple), I Am Mother parvient à susciter un certain intérêt et à maintenir une certaine attention tout du long — dans la limite des moyens impartis.

Bien sûr, il sera question de retournement de situation, de vrais faux mensonges, et de nombreux éléments issus du manuel du parfait petit scénariste du XXIe siècle. L'implication du robot "Mother" dans l'administration de la repopulation de la planète paraît claire au début, mais elle prendra une toute autre dimension quand on apprendra qu'elle est en réalité bien plus impliquée que cela dans l'état du monde extérieur. L'extinction de l'espèce humaine oscillera ainsi du hasard malheureux au calcul froid et prémédité, colorant de manière sensiblement différente l'environnement de l'embryon qu'elle a fait naître et qui cherche à s'émanciper, de son éducation classique à sa réaction par conditionnement. On pense tout de suite à plusieurs subterfuges quand le personnage d'Hilary Swank arrive, mais pas forcément à celui qui est fortement suggéré à la fin. Le film se permet également quelques notes humoristiques, comme par exemple d'avoir fait d'un robot un symbole maternel (et donc humain) bien supérieur à celui du personnage de la mère (de substitution) en chair et en os, une baroudeuse pas vraiment portée sur la tendresse.

I Am Mother n'évite cependant pas tous les écueils et débarque un peu trop vite avec ses gros sabots, notamment lorsqu'il cite de but en blanc Kant et Bentham pour les opposer sur le thème de l'utilitarisme, de la confrontation entre la fin et les moyens, et d'autres notions qu'on ne prend naturellement pas le soin de développer ou de questionner. On a ainsi droit a un petit test d'éthique un peu bateau au cours d'une des nombreuses leçons inculquées à la fille : par exemple, le dilemme classique "sauver N personnes en sacrifiant une autre" opposé à "sauver une personne et laisser mourir N autres". Mais la réflexion sur cette IA n'est pas inconséquente, notamment lorsqu'elle s'échine à repeupler la planète avec des humains à son image (et des brouillons). À ce titre, le robot est non seulement capable de sacrifier une de ses parties pour le bien de sa mission, mais aussi de faire croire à l'humain que le choix lui appartient, comme une réactualisation de la théorie du consentement à travers la construction d'un libre-arbitre parfaitement factice.

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