Aux origines de la carrière d'Arnaud Desplechin, on peut donc trouver ce curieux premier long-métrage étrangement hybride, contenant des maladresses assez classiques en matière de premières expérimentations, mais mêlant habilement des registres aussi disparates que la chronique d'une jeune bourgeoisie parisienne, le thriller d'espionnage durant la Guerre froide, et la romance impossible teintée d'étude sociale. Cette association d'ingrédients paraît improbable de prime abord mais la tambouille opérée dans La Sentinelle les incorpore progressivement, en partant d'une atmosphère ouvertement mystérieuse, pour évoluer vers un pragmatisme surprenant entre les deux blocs est / ouest au début des années 1990.
Emmanuel Salinger interprète le personnage central d'un étudiant en médecine et fils de diplomate entraîné malgré lui dans une affaire dont il ne cerne aucun des enjeux dans un premier temps. Lors d'un voyage en train entre Allemagne et France, prétextant une incohérence de visa, un homme menaçant aux intentions indéterminées le menace dans un wagon avant de disparaître. Un peu plus tard, dans sa chambre d'hôtel, il découvrira une tête humaine momifiée, le laissant dans un état second avant de reprendre ses esprits et s'engager on ne sait pas trop pourquoi (probablement le point faible du film, en déficit de contextualisation psychologique au sujet de la non-restitution immédiate à des autorités) dans la recherche de l'identité du défunt. Une enquête qui passera autant par les laboratoires de la médecine légale, exploitant opportunément le cadre de ses études, que par les agents de la DGSE, l'exécution froide et analytique d'un agenda politique, et une recherche de la vérité aux relents allégoriques partagés entre l'insoupçonné et le maladroit.
Rétrospectivement c'est amusant de voir cette nuée d'acteurs relativement jeunes composer ces cercles bourgeois de la capitale chez Desplechin, lui qui y consacrera plus tard une large part de sa filmographie — dans un style radicalement différent plus frontalement néo-Nouvelle vague. On croise notamment Thibault de Montalembert, Valérie Dréville, Marianne Denicourt, Emmanuelle Devos, Jean-Louis Richard, Philippe Laudenbach, Louis-Do de Lencquesaing, Jeanne Balibar (si l'on est très attentif), et même Mathieu Amalric dans un petit rôle parmi les étudiants médecins légistes. Dans cet univers le protagoniste passe par différentes étapes, presque autant de récits d'apprentissage sur l'amitié et l'amour, puis le mode opératoire des agents secrets impliqués dans un réseau d'ingénieurs russes passés à l'ouest, avant de clore sur une réflexion plus ésotérique sur les conséquences de la chute du mur de Berlin et le devoir de mémoire.
Malgré toutes les faiblesses de certains gestes un peu trop sûrs, c'est un film long au rythme lent qui se suit agréablement, que ce soit pour les pérégrinations de son personnage principal (dont on ne perçoit pas immédiatement la finalité) ou pour le propos plus général sur le climat politique de l'époque. Curieuse disposition, aussi, qui consiste à suivre avec une précision toute clinique les différentes étapes de l'analyse biologique des tissus humains conservés sur ces restes de décapitation. Ambiance bizarre garantie.







Dernières interactions
Merci à toi, je ne connaissais pas ce The Loved One (mais je suis en général…
23/01/2026, 10:14
Splendide critique pour un film méconnu tu (si je peux me permettre) a…
23/01/2026, 10:08
En fait j’ai apprécié le film pour l’expérience cinématographique, davantage que…
19/01/2026, 14:45
Les jeux de mots involontaires, y'a rien de mieux ! :D (merci de l'avoir relevé…
19/01/2026, 12:33
Fallait oser la faire celle-là "sur le thème du lâcher prise" ;-) La dernière…
19/01/2026, 11:57
Pour revenir sur le sujet des couvertures aguichantes, tous les éditeurs ne se…
15/01/2026, 16:50