Excellente compilation photographique du début du XXe siècle, essentiellement focalisée autour des années 1930 états-unienne et de la Grande Dépression. Tout est maîtrisé dans cet ouvrage supervisé par Thierry Grillet : le format (presque carré, autour de 30 cm) rend pleinement hommage à la qualité des clichés ainsi qu'à leur valeur documentaire de premier plan, des textes préliminaires donnent tous les éléments contextuels nécessaires à la compréhension des enjeux des différentes sections, deux chapitres introductifs présentent à la fois le positionnement des États-Unis à cette époque charnière post-du krach boursier de 1929 et le rôle de la Farm Security Administration (FSA), un des programmes du New Deal mis en place par Roosevelt qui engagera tous les photographes exposés ici, et enfin un prix particulièrement abordable (30€) pour ce genre d'œuvre — merci aux Éditions Place des Victoires.
La progression le long des presque 300 pages se fait étape par étape, en fonction des thématiques retenues au sein des reportages des photographes, du plus célèbre à la moins connue (et de la compilation la plus dense à la plus légère). La figure majeure de la photographie américaine tout d'abord, Walker Evans, incontournable observateur du réel, du quotidien, avec une neutralité de point de vue imposant souvent une certaine distance, puis une des pionnières du documentaire photographique Dorothea Lange, autrice des plus beaux clichés de l'époque probablement (son "Migrant Mother" est sans doute l'image la plus iconique de la Grande Dépression), avec son approche humaniste intense. Et enfin, d'autres photographes moins célèbres mais dont les travaux sélectionnés ici brillent par leur acuité, sur des thématiques périphériques parfois extrêmement éloquente : Marion Post Wolcott, Russell Lee, Arthur Rothstein, John Vachon, et Jack Delano— je pense notamment à la série de Rothstein consacrée au Dust Bowl, les tempêtes de poussière ayant dévasté une grande partie des plaines agricoles du Midwest, passionnante non seulement pour son contenu directement photographique mais aussi pour la réflexion qu'il engage sur la mise en scène du sujet, avec la notion de transgression des codes d'authenticité du reportage, sur le thème de la vérité opposée à la réalité.
Une plongée fascinante dans cet espace-temps historique ayant alimenté tout un imaginaire littéraire et cinématographique, comme si on était entré en contact direct avec le matériau qui avait servi de base à des monuments comme Les Raisins de la Colère que John Steinbeck publiera à la fin des années 1930. En filigrane des modes de vie ruraux et communautaires exposés ici, c'est tout le corpus de la crise économique qui se révèle, déflation, chômage, migration, avec ce parfum de page d'histoire qui se tourne violemment et définitivement. La galerie de visages et de personnages écrasés par le malheur documente une souffrance hétéroclite, avec son cortège d'enfants en haillons, crasseux de la tête aux pieds, et de travailleurs usés par le coton, le charbon, ou les champs. On aurait bien aimé voir certains axes davantage développés, à l'image du chapitre consacré à Marion Post Wolcott, partie seule sur les routes de la dévastation, qui aurait de toute évidence mérité un recueil à elle seule, avec son regard sur les inégalités sociales et sa démarche féministe avant l'heure.

















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