L'autre film de Mstyslav Chernov, 20 Jours à Marioupol, chronique d'un hôpital croulant sous les morts et les blessés en période de siège en 2022, m'avait moyennement convaincu, la faute à un déficit d'enjeux cinématographique sur le plan de la documentation. Le flot ininterrompu de corps constituait la quasi-intégralité des images défilant sous nos yeux dégoûtés, matériau aussi brûlant que non-suffisant. La perspective est totalement différente dans À 2000 mètres d’Andriivka, avec l'impression que tous les défauts ont été corrigés, tout en gardant cette proximité immersive et angoissante avec la réalité des conditions de guerre.
Déjà, le cadre : le choix de cet espace, de cette période, et de cette mission brille par sa pertinence. Une bande végétale de deux kilomètres de long appelée "forêt" (en réalité il reste surtout des troncs déchirés et calcinés, profondément maltraités par les impacts de balles et d'obus) séparant deux champs de mines impraticables. Septembre 2023, soit le début de la contre-offensive ukrainienne dont les résultats seront à peine mesurables, connaissance a posteriori donnant une coloration singulière et maussade aux images, aux discussions, aux risques encourus. Et donc cet objectif, reprendre le village stratégique d’Andriivka occupé par l'armée russe — on se croirait dans un jeu vidéo, à certains moments. Le tout forme un cadre formel et thématique particulièrement judicieux. Drôle d'époque : grâce aux progrès technologiques des systèmes vidéo embarqués, on peut suivre des chiens à la recherche de truffes (Chasseurs de truffes), le quotidien d'un salafiste djihadiste (Djihadistes de père en fils), et donc un épisode de l'invasion de l'Ukraine par la Russie comme si on y était.
On est au XXIe siècle, pas de doute là-dessus. Les nombreuses GoPro vissées sur les casques des soldats permettent de suivre toutes les actions en immersion totale, façon FPS, les drones alliés et ennemis rôdent partout, les QG souterrains sont garnis d'équipements de pointe. Et pourtant, avec cette progression extrêmement laborieuse, cette boue omniprésente, ces combats de tranchées, ces appuis de l'artillerie, ces messages transmis par papier, on se croirait parfois en pleine Première Guerre mondiale. L'effet de contraste ainsi produit est saisissant, je crois bien n'avoir jamais vu rien de tel.
En toile de fond, surtout au travers d'une voix off synchronisée au montage mais aussi au détour de quelques discussions intimes enregistrées entre deux assauts, une incertitude croissante envahit l'espace. Les soldats interrogés figurent tous parmi les rangs de volontaires et s'illustrent tous par leur espoir en un avenir meilleur où la guerre sera terminée et toutes les ruines seront reconstruites. Mais le journaliste réalisateur ne partage pas cette petite parcelle d'optimisme. En attendant, on serre les garrots et on évacue les corps. Avec un peu de répit, c'est vrai, à l'occasion de quelques portraits d'hommes ayant abandonné leur travail, d'adolescents ayant quitté leur école. On discute du goût du tabac, d'anciennes rivalités. "Le destin, c’est l’excuse des gens qui font les mauvais choix", dira l'un d'eux, quelques mois avant de disparaître.
Excellent travail de mise en scène qui permet tout d'abord de montrer la sauvagerie des affrontements, avec zéro recul, et dans le même mouvement de fortement suggérer le caractère trivial de ce qui s'y joue, la dimension hautement symbolique de l'opération renvoyant inévitablement à son caractère triste et vain. Cette image du chef d'escouade glissant un morceau de bois abîmé, sur lequel il a fixé le drapeau ukrainien, en haut d'une petite bâtisse tenant encore debout comme par miracle, dégage un parfum d'absurdité intense, reflet parfait du conflit — fierté de l'homme ayant accompli sa mission, futilité de l'exploit qui sera annihilé peu de temps après. Quand un soldat ukrainien demandera à un prisonnier, au terme d'un assaut long et périlleux, "qu’est-ce que vous êtes venus foutre ici ?", ce dernier lui répondra tragiquement "je ne sais pas pourquoi on est là"... Échange très parlant.

















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