Regarder Le Chagrin et la Pitié (1969 ou 1971, selon la diffusion considérée) sur l'occupation de la France par l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, un documentaire réalisé par Marcel Ophüls une trentaine d'années après les événements, m'a procuré un peu les mêmes sensations que lors du visionnage de La Guerre sans nom (1992) de Bertrand Tavernier sur la guerre d'Algérie. Il y a beaucoup de points communs, le même décalage temporel entre l'histoire et son récit permettant un certain recul, le même prisme soulignant l'importance et la pertinence du témoignage, la grande diversité des sources locales dont on recueille la parole, et bien sûr la tonalité extrêmement corrosive du propos par rapport à la norme du consensus qui structurait le discours officiel de l'époque. La phrase "si les Allemands n'avaient eu que leur propre Gestapo, ils n'auraient pas fait la moitié du mal qu'ils ont fait" tirée du film illustre sans doute le plus efficacement cette idée.
Mais très clairement la démarche d'Ophüls (fils de Max) jouit d'une dimension avant-gardiste, fondatrice et iconoclaste à laquelle le film de Tavernier ne peut pas tout à fait prétendre, en tous cas sur le plan de la portée du cinéma documentaire. Le Chagrin et la Pitié donne l'impression de redistribuer radicalement les cartes vis-à-vis de ce qui était communément admis dans l'imaginaire d'alors, ce mythe résistancialiste, cette impression qu'il n'y avait eu que des résistants parmi les Français entre les armistices de 1940 et de 1945. Un bon indicateur de l'importance d'un tel documentaire peut s'observer dans l'élan de désapprobation qu'il suscita contre lui, selon une gamme très large de réactions allant de la désapprobation intellectuelle et morale d'une Simone Veil à la censure des cercles pompidoliens et des dirigeants de l’ORTF. Et on comprend, au terme des quatre heures, en quoi un tel film avait pu fragiliser le récit national gaullien...
De la même façon que Tavernier travaillait une pluralité de points de vue, la parole est autant donnée aux pétainistes qu'aux résistants, aux fascistes qu'aux communistes. On croise des discours aux relents antisémites et des positions gaullistes fièrement revendiquées. Tout le spectre idéologique de l'époque semble représenté, avec en revanche des modes d'expression extrêmement diversifiés : de la franchise soudaine à l'aveu contrarié, de la gêne à l'assurance la plus incroyable. De très nombreux regards et visages laisseront des marques indélébiles, ici ce commerçant qui se rappelle en direct ce qu'il finit par nommer maladroitement "l'exil des juifs" de la rue, là cet engagé français de la Waffen-SS détaillant les conditions de ses missions. Il y a beau avoir Maurice Chevalier qui chante sur certaines images de propagande nazie (effet comique garanti, rétrospectivement), difficile de ne pas être remué par le caractère glaçant de certains témoignages.
D'ailleurs l'usage par Ophüls des images d'archive est très habile, venant de temps en temps illustrer, contrebalancer, contredire ou approfondir les propos de plusieurs intervenants. Plus généralement, la forme du documentaire brille par sa perspicacité, il n'y a jamais de volonté affichée et outrancière de briser le mythe de la France unie contre l’envahisseur nazi, le bouleversement du regard sur la période se fait avec calme et détermination. C'est tout un faisceau de paroles de paysans, enseignants, commerçants, qui converge vers une zone occultée de la mémoire collective, longtemps restée taboue afin de "ne pas ternir l’image d’une nation en reconstruction". Évidemment l'ampleur de la conclusion dépasse le strict cas de Clermont-Ferrand et même de l'Auvergne — des localités intéressantes dans leur positionnement intermédiaire lors de l'Occupation. C'est le geste de quelqu'un qui veut crever un abcès, une œuvre historique dont le statut dépasse totalement (et involontairement, j'imagine) le simple cadre du film documentaire en brisant l'hypocrisie ambiante et en remodelant les débats. Sans commentaire, sans didactisme.






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